Nezavissimaia Gazeta : Entretien avec le Conseiller pour les affaires religieuses J.-C. Peaucelle

Entretien avec le Conseiller pour les affaires religieuses du ministère des Affaires étrangères de la France, Jean-Christophe Peaucelle - interview et photo d’Andrei Melnikov, Nezavissimaia Gazeta

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- M. Peaucelle, pourquoi le ministère des Affaires étrangères d’un pays laïque a-t-il besoin d’un conseiller pour les affaires religieuses ?

- Il n’y a ici aucune contradiction. La France est un État laïc depuis 1905. En 1920, après une période de rupture avec le Vatican, nous avons rétabli des relations avec le Saint-Siège, mais il a fallu inventer un nouveau mode de relations. C’est ainsi qu’a été créé en 1920 le poste que j’occupe actuellement. La laïcité dans le sens défini par la loi de 1905 réside dans le fait que la République garantit la liberté de religion, la liberté de croire ou de ne pas croire. Pour cela, il est nécessaire que l’État soit religieusement neutre et séparé de la religion. La laïcité ne signifie donc pas l’hostilité envers la religion, ni que la religion est ignorée. La religion joue un rôle important dans la société française et les relations internationales, et c’est quelque chose de bien.

- Dans quels cas est-il nécessaire de donner des conseils sur la religion au ministre des Affaires étrangères ?

- La religion joue un rôle important dans de nombreuses sociétés à travers le monde, ainsi que dans des conflits internationaux. L’origine des conflits est le plus souvent politique, mais lorsque l’aspect religieux s’y mêle, cela ne fait que les exacerber. La consultation est nécessaire au ministre afin qu’il puisse analyser l’étendue du facteur religieux dans tel ou tel conflit ...

- Vous venez de mentionner ensemble les mots « religion » et « conflit ». Ce n’est pas par hasard ?

- Je vais vous donner un exemple : la République centrafricaine. Le président de la RCA, chrétien, a été remplacé par un musulman. Cela a déclenché une rivalité entre les communautés religieuses. C’est quelque chose de très dangereux. Lorsque le conflit a commencé à acquérir une coloration religieuse, trois personnalités remarquables se sont efforcées de le résoudre : un évêque catholique, un pasteur protestant et un imam. La religion peut exacerber les conflits. Elle peut aussi contribuer à les apaiser.

- Quels conseils donnerez-vous au ministre quand il se rendra en Russie ?

- J’attirerai son attention sur l’importance des sentiments religieux dans la société russe, sur le rôle qu’y joue l’Église orthodoxe, sur les efforts qu’effectue la communauté musulmane quant à la préparation de ses cadres religieux, sur l’importance et la signification qu’a revêtues la rencontre entre le patriarche Kirill et le pape François.

- Pensez-vous que les sentiments religieux soient particulièrement forts en Russie ? Leur niveau est-il différent de celui observé en France ?

- Comme toujours, la situation est à la fois semblable et différente. Chaque société a son héritage propre, son histoire, sa sensibilité. Pour comprendre les sentiments religieux en Russie, il faut comprendre le rôle important que jouent l’Église orthodoxe et le Patriarcat de Moscou, parmi les autres confessions. Il faut aussi se rappeler que ce pays a vécu sous un régime qui se proclamait officiellement athée, et que les croyants ont beaucoup souffert de cette situation.

- Pensez-vous que le rôle de la religion dans la vie politique a augmenté depuis la fin de l’Union soviétique, ou est-ce une illusion ?

- C’est difficile à dire, parce que je n’étais pas en Russie pendant cette période. Ce que j’ai pu observer lors de cette visite est que l’Église orthodoxe joue un rôle très important. En outre, elle s’est renouvelée après la chute du régime communiste. Ce sentiment religieux, qui avait été réprimé, a pu s’épanouir à nouveau. Beaucoup des personnes que j’ai rencontrées m’ont dit que le sentiment religieux avait commencé par s’exprimer de manière brouillonne parce qu’il n’avait pas pu être exprimé pendant ces 70 ans. L’Église réalise des efforts importants pour former le clergé. Cette activité vigoureuse est observable dans toutes les religions en Russie, chez les catholiques, les juifs, les protestants et les musulmans que j’ai rencontrés.

- En Russie, la conviction est largement répandue selon laquelle notre pays reste le seul gardien des valeurs chrétiennes, alors que l’Europe, disent-ils, aurait perdu sa vocation chrétienne. Êtes-vous d’accord avec cette opinion ? La France, par exemple, reste-t-elle un pays chrétien ?

- Il est difficile de donner une réponse univoque. La France est historiquement un pays chrétien, catholique. Mais pas uniquement : il y a aussi depuis longtemps des protestants et des juifs. Il y a aussi des non-croyants. Aujourd’hui, la variété de religions est encore plus importante puisque sont aussi apparus des musulmans, des bouddhistes, et des représentants d’autres religions. Légalement, c’est un État laïc, et comme la plupart des sociétés occidentales, notre société est sécularisée. Si vous regardez l’Église catholique en France, le nombre de croyants pratiquants est inférieur à ce qu’il était auparavant. Mais toutes les personnes qui fréquentent les églises le font aujourd’hui par conviction et non par habitude sociale. Le clergé est remarquable, et les laïcs jouent un grand rôle dans la vie paroissiale. La France enverra la deuxième plus grande délégation aux Journées Mondiales de la Jeunesse cet été en Pologne. Le nombre de baptêmes d’adultes augmente chaque année. Au total, l’Église catholique et les autres Églises sont très vivantes. La réalité est toujours plus diversifiée, plus nuancée qu’elle peut paraître à première vue.

- Le président du Département pour les relations ecclésiastiques extérieures, le métropolite Hilarion a récemment pris la tête du jury de doctorats en théologie. La théologie est reconnue chez nous comme une spécialité scientifique, est présente comme matière dans les universités, et le métropolite Hilarion joue à ce titre un rôle de premier plan. En France, la théologie n’est donc pas enseignée dans les universités publiques ?

- La théologie n’est pas enseignée dans les universités publiques en France parce que l’État a une position neutre sur le plan religieux. L’État ne peut pas interférer dans les affaires intérieures de la religion. Les religions doivent elles-mêmes déterminer ce qui peut être considéré comme leur doctrine. Il existe cependant une exception. Historiquement, il existe des facultés de théologie catholique et protestante à l’Université de Strasbourg. La deuxième nuance est qu’on peut étudier la théologie en France et obtenir un diplôme dans des instituts confessionnels comme l’Institut catholique de Paris. Il y a en France cinq universités catholiques, deux universités protestantes ainsi que l’institut orthodoxe Saint-Serge de Paris (sous la juridiction de l’archevêché russe du patriarcat de Constantinople - ndlr). Mais ce sont ces établissements qui délivrent les diplômes et non l’État.

- On ne peut pas enseigner avec ces certificats à la Sorbonne, par exemple ?

- Non. Mais dans la plupart des cas les diplômés en théologie disposent aussi de diplômes d’universités publiques. Troisième remarque : on enseigne dans les instituts d’études supérieures français, le fait religieux, l’histoire et la sociologie des religions, les études islamiques, l’art religieux…

- L’Église catholique est-elle satisfaite de la situation actuelle ? Ne voudrait-elle pas faire revenir la théologie à la Sorbonne, qui était au Moyen-Age le centre de la pensée théologique du catholicisme ? De tels souhaits sont-ils exprimés ?

- L’équilibre atteint aujourd’hui satisfait entièrement toutes les parties. L’Église catholique est soucieuse de préserver la liberté de déterminer elle-même sa doctrine. La doctrine de la laïcité indique que l’État est souverain dans le domaine politique, mais que chaque religion est souveraine dans l’organisation de son culte et dans la définition de sa doctrine. Avec comme condition impérative de respecter l’ordre public. Prenons comme un exemple l’ordination des femmes. Les Églises catholiques et orthodoxes la rejettent, alors que l’égalité des sexes est garantie par la constitution. L’État, pourtant, ne s’en mêle pas, parce qu’il appartient à chaque religion de définir sa foi et ses règles. Cet équilibre est très important : l’État conserve la souveraineté dans son domaine, et l’Église dans le sien, y compris l’enseignement de la théologie.

- M. Peaucelle, vous avez rendu visite à Moscou au président du Conseil européen des rabbins, Pinchas Goldschmidt. Le rabbin Goldschmit a récemment déclaré dans une interview aux médias français qu’il était plus sûr pour un juif de marcher dans la rue avec une kippa à Moscou qu’à Paris. Êtes-vous d’accord ?

- M. Goldschmit est libre de ses déclarations. Je me suis longuement et amicalement entretenu avec lui, et nous avons parlé d’antisémitisme. Je dois dire qu’il y a eu en France des incidents antisémites, parfois très graves, comme à Toulouse, à Paris. Les autorités françaises prennent ce sujet très au sérieux. Pour les autorités françaises, la lutte contre l’antisémitisme, le racisme et les diverses formes de discrimination est une priorité absolue. L’État, en collaboration avec les dirigeants de cette communauté, fait beaucoup pour assurer la sécurité des lieux de culte juif. Je connais beaucoup de juifs qui portent la kippa et se promènent ainsi dans Paris. Le gouvernement est déterminé à lutter contre l’antisémitisme.

- Comment ?

- Il existe avant tout des mesures de sécurité. A part cela, il existe des mesures de nature judiciaire. Quand un incident antisémite se produit, la police, le préfet et le parquet sont mobilisés. La plainte est présentée au tribunal, qui prend une décision sévère. En outre, l’opinion publique condamne ces actes. En plus des peines, il y a une stratégie de l’encouragement, dans l’éducation à l’école ou, par exemple lorsque l’État encourage le dialogue interreligieux.

- On dit que la principale menace pour les juifs français vient des musulmans ...

- Je suis convaincu que la communauté juive est assez sage pour ne pas procéder à de telles généralisations. La France est fière d’accueillir la plus grande communauté juive d’Europe. Mais elle accueille aussi la plus grande communauté musulmane !

- L’opinion est largement répandue en Russie selon laquelle notre pays a créé le modèle de coexistence interreligieuse le plus efficace, et que le monde devrait apprendre de la Russie. La France est-elle prête à prendre la Russie comme modèle ?

- Je ne voudrais pas non plus donner ici une réponse univoque parce qu’il y a beaucoup de nuances. Tout d’abord, je pense qu’aucun pays ne peut servir de modèle pour les autres. Chaque pays devrait développer son propre modèle basé sur les particularités des sentiments religieux, la composition religieuse de la population et l’histoire. Les nations comme les personnes se stimulent en s’associant plutôt qu’en agissant seules. Chaque pays doit être honnête et répondre à la question de ce qui fonctionne bien et de ce qui fonctionne mal chez lui. Si vous prenez la question de l’Islam, les situations en Russie et en France diffèrent. En Russie, la composante musulmane existe depuis très longtemps. En France, l’islam est une religion jeune, qui est arrivée en même temps que l’immigration. Mais cela a ses avantages. Les trois quarts de la communauté musulmane en France proviennent de l’Afrique du Nord, comme la moitié des juifs de notre pays. Ils ont des racines culturelles communes. La grande majorité des juifs et des musulmans de France s’entendent bien, ils vivent dans les mêmes quartiers, ils partagent la même vie. La radicalisation affecte une minorité de musulmans, elle n’inquiète pas seulement les juifs mais aussi toute la population française.

- En Russie, l’islam peut être divisé en un courant traditionnel et un non traditionnel. Même au niveau officiel, l’approche envers les musulmans est déterminée selon leurs convictions. Une telle approche est-elle utilisée en France ?

- Je ne pense pas qu’on puisse avoir une approche unique dans nos pays. Notre vision de la laïcité nous interdit de juger de la foi ou des convictions d’une personne. Mais l’État a la responsabilité de faire respecter l’ordre public. Quand il y a un appel à la haine, à la violence, aux discriminations ou lorsque l’on empiète sur la liberté des autres, alors l’État prend des mesures.

publié le 29/06/2016

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