Les Français croient en l’avenir économique de la Russie

Interview de Jean-Maurice Ripert, ambassadeur de France en Russie, sur l’amitié ancienne, l’économie et le tourisme dans "Kommersant Style"

- Nous vous rencontrons à une période difficile, même en mettant de côté la crise économique, les sanctions, les problèmes internes de l’Union européenne et de la politique extérieure russe, les bouleversements que la France a dû surmonter qui ont transformé nos représentations du monde contemporain. Je n’exagère pas si je dis que les tragédies qui se sont déroulées en France ont changé quelque chose en chacun de nous. La Russie et la France ont historiquement tissé des liens particulièrement étroits et durables, cependant, comment peut-on caractériser les relations franco-russes aujourd’hui ?

- L’année prochaine, en 2017, nous célébrerons les 300 ans de la visite à Paris de Pierre Ier, la Grande Ambassade qui est considéré comme le début des relations diplomatiques franco-russes. Est-il besoin de préciser que la France et la Russie sont liées par des relations très anciennes. Ensemble nous avons participé à beaucoup de batailles, en particulier au XXe siècle, nous avons combattu ensemble pour la liberté en Europe. Il est important de s’en souvenir lorsque se dresse à nouveau devant nous un ennemi terrible et violent, cet ennemi c’est le terrorisme. Tout comme la Russie, la France a souffert du terrorisme et je voudrais exprimer à tous les citoyens russes une immense gratitude pour la solidarité qu’ils ont manifestée dans un moment très difficile pour nous.

Le ministre Lavrov est venu à deux reprises à l’ambassade de France pour signer le livre de condoléances. Nous avons vécu de terribles attentats qui ont fait de nombreuses victimes. Nice, le 14 juillet. Le 15 juillet, Sergueï Lavrov et John Kerry sont venus dans notre ambassade, ce fut un geste formidable de leur part. Et je pense aussi de manière toute particulière aux milliers de gens ordinaires qui, à la suite de chaque nouvelle tragédie, se sont rendus vers le bâtiment de l’ambassade, vers nos consulats généraux de Saint-Pétersbourg et d’Ekaterinbourg. Ils ont apporté des fleurs, allumé des bougies, c’était une démonstration de leur amour pour la France, pour ce qu’elle représente. La France qui nous a poussé, tous autant que nous sommes, à réfléchir à de nombreuses choses. C’est précisément cette image, cette image de gens simples exprimant de tout leur cœur leurs condoléances, qu’il faut conserver et se remémorer dans les moments où nos relations deviennent plus difficiles. Nous pouvons avoir des désaccords sur l’Ukraine et sur la Crimée, nous avons des difficultés liées au régime d’Assad en Syrie, mais cela ne nous empêche pas de travailler ensemble. C’est en cela que tient la force de l’amitié, la force du partenariat qui existe entre la France et la Russie. Le dialogue entre nous peut être tendu mais il ne cesse jamais. Il faut accepter nos différends, c’est la vie, parfois nous avons des désaccords avec nos amis, avec notre mari ou notre femme ou avec nos collègues de travail, mais l’important c’est d’avoir l’ambition commune de surmonter ces problèmes ensemble.

- Il y a 50 ans, à l’apogée de la guerre froide, Charles de Gaulle s’est rendu en Union soviétique, initiant ainsi une nouvelle étape dans les relations franco-soviétiques. Que signifie aujourd’hui cet évènement pour les Français ?

- La visite du général de Gaulle à Moscou en 1966 a été le point de départ de la réalisation de grands projets communs dans le domaine de l’industrie, de la science et de la technologie. Cette année, nous célébrons les 50 ans de la coopération scientifique entre la Russie et la France en particulier dans le domaine spatial. Et cet événement est pour nous d’autant plus important parmi ceux commémorés cette année qu’en novembre, le spationaute français Thomas Pesquet est parti du cosmodrome de Baïkonour avec les autres membres de l’équipage du vaisseau « Soyouz-MS-03 » pour un séjour à la Station spatiale internationale. Peut-être s’agit-il d’un évènement tout à fait ordinaire pour la Russie mais pour nous Français, il est très significatif. Les organisations françaises et russes qui travaillent dans le secteur spatial, coopèrent actuellement beaucoup et de manière très productive. Le Centre national des études spatiales françaises a mis au point un programme important de coopération avec « Roskosmos ». Les entreprises françaises ont créé la société franco-russe « Starsem » et, grâce à elle, il a été possible de trouver un accord pour le lancement de toute une série de satellites depuis la base française de Kourou en utilisant les lanceurs « Soyouz ». Nous collaborons également avec des entreprises russes dans le domaine du développement et du perfectionnement des éléments électroniques, des composants, utilisés pour la construction de satellites. Et, bien évidemment, nous avons des échanges réciproques actifs dans le domaine de la recherche spatiale et scientifique. Cette année a également été pour nous l’année de la célébration des cinquante ans de la coopération scientifique entre la Russie et la France, tandis que le CNRS célèbre les vingt ans de la signature de son accord de coopération avec la Fondation russe pour la science fondamentale (RFFI).

- A quels objectifs et à quels défis sont aujourd’hui confrontées les communautés scientifiques russes et françaises ?

- Comme c’est aussi le cas en Russie, en France les recherches scientifiques ne peuvent être financées uniquement par le budget de l’État, c’est un thème sensible, aussi bien en France qu’en Russie, mais nous avons beaucoup à apprendre les uns des autres dans ce domaine. Nous sommes très contents d’avoir obtenu l’admission de la Russie à l’Installation européenne de rayonnement synchrotron qui se trouve à Grenoble. La Russie et la France ont traditionnellement des compétences reconnues en physique, mathématique, chimie, et vous comme nous sommes parmi les meilleurs dans ces domaines. C’est pourquoi il est si important d’avoir un échange permanent et une bonne coopération entre les communautés scientifiques russe et française ; l’ambassade a tenu cette année la première journée franco-russe des jeunes chercheurs, qui deviendra à l’avenir un événement annuel. La France occupe la troisième place parmi les pays dans lesquels les chercheurs, les étudiants et les professeurs russes se rendent pour étudier ou travailler. Aujourd’hui, plus de 5000 étudiants russes étudient dans les universités françaises et, de plus, de nombreux éminents chercheurs russes travaillent chez nous. Le vice-président de l’Université de Grenoble-Alpes, ville dont je suis originaire, est Konstantin Protassov. Nous collaborons avec les chercheurs russes dans les domaines des mathématiques, de la physique, de la chimie, des sciences de la Terre et des nouvelles technologies, de même nous nous efforçons d’attirer l’attention de nos amis russes sur le problème du changement climatique qui est l’un des plus grand défis scientifiques, technologiques, humains et humanitaires contemporains.

- Une crise, des sanctions, des contre-sanctions : comment le monde des affaires français réagit-il à la situation économique actuelle en Russie et comment voit-il son avenir sur le marché russe ?

- Je ne vous le cacherai pas, c’est plus difficile pour nous aujourd’hui qu’auparavant, par rapport à l’année dernière, le volume d’échanges de biens entre nos pays a diminué d’environ 30%. Mais la France était et reste le deuxième partenaire économique européen de la Russie, après l’Allemagne. En 2015, la France est devenue le premier investisseur industriel étranger en Russie et cette année la situation n’a pas changé. Pas une seule entreprise française n’a quitté la Russie, ce qui signifie que les Français croient en l’avenir économique de la Russie. Nous ne contestons pas la politique de substitution aux importations, adoptée par le président Poutine et par le gouvernement russe, la Russie doit développer ses capacités autonomes. De plus, la substitution aux importations a même contribué à la croissance des investissements français dans le secteur agricole russe. Maintenant, nous observons des changements positifs, la création de nouveaux groupes, des consortiums, des entreprises communes franco-russes dans le secteur agricole.
Pour ce qui est des autres secteurs d’activité : dans le système de santé russe les entreprises pharmaceutiques françaises sont très bien représentées, en ce qui concerne le secteur automobile, le groupe Renault-Nissan a annoncé des investissements gigantesques qui seront utilisés pour la recapitalisation de « AvtoVAZ ». Les investissements se chiffreront à plusieurs centaines de millions d’euros, ce qui montre bien que Renault-Nissan croit en l’avenir du marché russe de l’automobile.

- À quel point l’industrie du tourisme a-t-elle souffert de la crise ? La saison estivale est terminée, quels en sont les résultats, notamment en termes de flux de touristes depuis la Russie ?

- Il faut honnêtement l’admettre, cette année les échanges touristiques entre nos deux pays sont décevants. Ils sont particulièrement décevants pour la France qui, en 2015 encore, était la première destination touristique dans le monde, à cette époque le pays recevait 85 millions de touristes. La crise économique et notamment le très fort déclin du cours du rouble a rendu la destination européenne beaucoup moins abordable qu’auparavant pour les touristes russes. Je ne parle pas ici de questions politiques puisque quand on parle de vacances, la politique passe au second plan. Je pense également que les questions de sécurité ont joué un rôle : les touristes ont été un peu effrayés par les événements qui se sont déroulés récemment en France. Nous devons maintenant faire des efforts conséquents, et les faire dans les deux directions, afin de stabiliser la situation dans le domaine du tourisme. Afin de convaincre le plus de Français possible de venir en Russie et pour que le plus de Russes possibles reviennent en France, nous avons lancé avec le ministère de la Culture l’année franco-russe du tourisme culturel. Nous avons travaillé dans différentes directions, tout d’abord, bien entendu, au niveau de la sécurité. Plusieurs dizaines de milliers de représentants des forces de sécurité et de police en France ont patrouillé tout l’été dans les lieux et les bâtiments touristiques. Nous pouvons ainsi dire aujourd’hui que la France n’est pas plus dangereuse que les autres pays européens. Nous avons également travaillé dur pour augmenter l’attractivité touristique de notre pays pour les touristes, notre tâche principale ayant été d’apprendre et d’expliquer aux Français que le tourisme est important, qu’il faut être aimables, qu’il faut s’efforcer à parler des langues étrangères et qu’il faut adapter notre offre touristique aux touristes que l’on veut attirer. J’ai rencontré les présidents de beaucoup de grands musées français afin de réfléchir aux possibilités d’introduire et de développer des informations en russe pour les touristes de Russie. Évidemment, il y a des guides partout mais notre idée portait sur le fait que les touristes puissent obtenir des informations en russe directement, que dans les musées il y ait des panneaux en russe, ainsi que des commentaires et d’autres informations. Nous nous efforçons d’élaborer des offres pour les régions qui ne se trouvent pas seulement en France métropolitaine mais aussi dans ses territoires et départements d’outre-mer. La Polynésie, les Antilles, la Réunion – tous ces endroits époustouflants de beauté avec des plages magnifiques et une nature extraordinaire. Et même en France métropolitaine, vous pouvez sortir des sentiers battus : Paris, Nice, Courchevel. Je suis originaire de la région Rhône-Alpes et je sais parfaitement qu’elle n’est pas moins attrayante que Courchevel. Nous prévoyons de mener pour le public russe une campagne d’envergure consacrée à la gastronomie, à la grande cuisine et aux vins. En France, il y a beaucoup de vignobles qui appartiennent à des Russes, j’ai rencontré ces personnes parce que j’aimerais organiser des circuits spéciaux pour les touristes russes à travers les régions de Champagne, de Bourgogne et de Bordeaux. 10 000 caves à vin sont ouvertes au public en France, elles sont visitées annuellement par 7,5 millions de touristes, 2,5 millions d’entre eux sont des touristes étrangers mais très peu d’entre eux sont Russes. Rencontrer un vigneron, visiter des villages et des petits restaurants familiaux ; c’est un genre de tourisme très populaire aujourd’hui, le tourisme rural. C’est aussi important aujourd’hui pour la Russie, pour le développement économique des territoires russes ; il y a deux ans a été créée chez vous l’association « Les plus beaux villages de la Russie ». J’ai été dans le premier de ces villages, le village de Vyatskoe près de Yaroslavl qui est considéré comme le berceau du concombre russe. Il y a de très beaux endroits là-bas et dorénavant c’est aussi un excellent projet économique qui marche : dans le village ont été créés un restaurant ainsi qu’un hôtel et un musée. La France a une très grande expérience dans ce domaine, en matière de tourisme rural, et maintenant nous commençons à collaborer dans ce domaine avec les régions russes.

- 2016 est l’Année franco-russe du tourisme culturel. Le but est d’élargir la coopération culturelle entre nos deux pays, notamment par la création de nouveaux circuits touristiques. Ces circuits sont-ils déjà apparus sur les cartes touristiques ? Quels sont les projets culturels qui seront mis en œuvre par l’ambassade cette année ?

- La France, la Russie, l’Italie, un peu la Grèce, en fait, il n’y a pas tant de pays qui dépensent autant de moyens et d’énergie pour préserver leur patrimoine culturel. La France et la Russie ont beaucoup de liens culturels, pour renforcer ces relations amicales, pour intéresser encore davantage les Russes au patrimoine français et les Français au patrimoine culturel russe, dans le cadre de l’Année franco-russe du tourisme culturel franco-russe, en nous inspirant des jumelages de villes nous avons décidé de lancer le projet des « jumelages de musées ». Sont ainsi déjà jumelées la maison Melnikov et la Villa Savoie de Le Corbusier, la maison de George Sand à Nohant et la Maison de Léon Tolstoï à Khamovniki, le manoir de Kouskovo avec le château de Champs-sur-Marne et la basilique Saint-Denis avec la forteresse Pierre-et-Paul. Nous prévoyons également des conférences et des expositions communes que les maisons-musées consacreront à leur site jumelé étranger. Puis, ces monuments culturels, ces musées jumelés, seront inclus dans les listes des lieux à visiter et des circuits pour les touristes russes et français.

- Vous êtes à Moscou depuis trois ans, vous souvenez-vous de vos premières impressions de la ville et du pays ?

- Je suis arrivé à Moscou début novembre 2013, je me souviens qu’il faisait très froid, qu’il neigeait beaucoup et qu’il n’y avait pas de lumière. À l’époque cela m’a frappé car je venais de Turquie, un pays où il y a beaucoup de soleil. Puis je suis allé me promener dans Moscou et j’ai été fortement impressionné par le caractère vif et dynamique de cette ville. Moscou, c’est une ville qui est toujours en mouvement. Ma seconde découverte a été les gens, en dépit de leur apparence un peu stricte, fermée, les Moscovites sont en fait extrêmement aimables et gentils, en particulier avec les Français. Mes premières impressions de la ville n’ont pas changé depuis, seulement maintenant, trois ans plus tard, je me désole que le véritable hiver russe à Moscou ne soit pas aussi long que nous ne le voudrions. La neige, le froid, le ciel bleu clair au-dessus du Kremlin : en de tels moments Moscou est tout simplement superbe. Je suis stupéfait par le goût des Moscovites et du peuple russe en termes d’éclairage, de lumière urbaine. À Moscou, les illuminations sont partout, en plein hiver, la ville devient très animée et lumineuse.

- Vous promenez vous à pied dans Moscou ? Avez-vous remarqué des changements dans la ville et quelles sont vos impressions ?

- Je pense que la municipalité fait tout le nécessaire pour améliorer les conditions de vie des Moscovites et la qualité de vie à Moscou. L’environnement, l’aménagement des parcs, les transports en commun : il me semble que l’on ressent de partout une amélioration. Je parle spécifiquement du centre-ville, car je n’ai pas souvent l’occasion de visiter les banlieues. Le dimanche, j’aime marcher dans le parc Gorki, il est à seulement cinq cents mètres de l’ambassade et de la résidence. Au début, je me promenais beaucoup à Moscou à pied, mais pour être honnête, je pense que les grandes et bruyantes avenues de la ville ne sont pas faites pour les piétons. En revanche, les petites rues de la vieille ville sont magnifiques, surtout au printemps. Tout comme à Paris lorsque les cafés ouvrent leurs terrasses et que les jeunes s’y précipitent.

- Nous sommes à l’époque des réseaux sociaux, ils ont même réussi à séduire le ministère russe des Affaires étrangères traditionnellement conservateur. Partagez-vous cet engouement général, vous occupez vous de vos pages dans les réseaux sociaux ?

- Je n’ai pas de page personnelle mais je participe activement et je fais des commentaires aussi bien pour le site de l’ambassade que pour tous nos réseaux sociaux : nous sommes sur Twitter, sur Facebook, sur Vkontakte et sur Youtube. Nous avons démarré cette activité il y a près d’un an et demi, il n’y a pas très longtemps, nous n’avons pas encore beaucoup d’abonnés, mais chaque jour nous comptons de nouveaux arrivants. Et aujourd’hui déjà, à notre modeste niveau, nous pouvons être fiers du fait que, dans l’ensemble du réseau diplomatique français, parmi les ambassades de France à travers le monde entier, ce sont nos publications qui ont le plus grand nombre de reposts, qui sont les plus souvent recensées, citées et transférées à d’autres Twitter. Évidemment, nous ne polémiquons pas et nous ne prenons pas position dans les débats, notre objectif principal est avant tout d’informer. Nous essayons de couvrir la situation actuelle de la France, les dernières nouvelles françaises et européennes, nous commentons la coopération franco-russe, nous exprimons notre opinion sur les événements, parfois de manière critique mais c’est normal car entre amis l’on peut discuter librement.

Interview : Natalia Lyutchaninova

publié le 24/11/2016

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