« L’amitié permet les désaccords »

Interview à MK de l’Ambassadeur de France en Russie, M. Jean-Maurice Ripert

Il y a trois cent ans en 1717, le tsar russe Pierre Ier a visité Paris. Cette date est devenue le point de départ de relations diplomatiques permanentes entre la Russie et la France. Ces relations ont connu des hauts et des bas. Et aujourd’hui, il est difficile de dire qu’elles sont à leur meilleur niveau. Cependant, malgré toutes les difficultés actuelles, Paris et Moscou semblent « condamnés » à coopérer.
Interview exclusive de l’Ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de la République française en Fédération de Russie Jean-Maurice Ripert lors de sa visite dans les locaux de Moskovskii Komsomolets le 20 février dernier, au sujet des résultats atteints et sur ce qui reste encore à faire, sur les prochaines élections en France, sur la victoire de Trump et le Brexit.

(Traduit du russe)

Je voudrais commencer notre conversation à partir de la fin. Je veux parler,
M. l’Ambassadeur, de la fin de votre tribune publiée dans Moskovskii Komsomolets le 14 juillet dernier à l’occasion de la fête nationale française. Cette tribune, intitulée « Liberté ! Égalité ! Fraternité ! » se terminait par les mots suivants : « Vive l’amitié franco-russe ! ». Nos pays traversent une période qui n’est probablement pas la plus chaleureuse de l’histoire de leurs relations. C’est pourquoi vos mots d’amitié attirent particulièrement l’attention. De quoi s’agit-il : d’un état de fait ou d’un vœu pieux ?

Il y a deux points. Premièrement : l’amitié autorise à ne pas être d’accord. La France aime la Russie. Les Français aiment la Russie. J’aime la Russie. Mais cela ne signifie pas que je doive être toujours d’accord avec la Russie. Vous aimez votre femme, votre enfant, mais êtes-vous toujours d’accord avec eux ? Ce qui est important pour notre amitié, c’est que nous puissions parler les uns aux autres et exprimer clairement nos opinions. C’est ce qu’a fait le président François Hollande lors de ses nombreuses rencontres avec M. Poutine. C’est également ce que fait ministre des Affaires étrangères français, M. Ayrault, qui a récemment encore rencontré M. Lavrov. Nous ne sommes pas d’accord en ce qui concerne l’Ukraine ou la Syrie. Mais nous sommes d’accord sur beaucoup d’autres questions : la lutte contre le terrorisme, contre la prolifération nucléaire, contre le réchauffement climatique par exemple. Ensemble, nous pouvons faire beaucoup de choses. La paix, la sécurité et la prospérité en Europe ne sont pas possibles sans un accord entre l’Europe et la Russie. Nous devons tous comprendre que lorsque la Russie et l’Europe ne sont pas d’accord l’une avec l’autre, il est nécessaire de rechercher un compromis. Il ne faut pas chercher à imposer sa propre idée, sa vision du problème.

Deuxièmement : nous avons connu une excellente année en ce qui concerne les relations franco-russes. En dépit de la crise et des sanctions et contre-sanctions, aucune société française n’a quitté la Russie. Depuis 2014, la France est devenue le plus important investisseur étranger en Russie. Nos relations commerciales ont moins diminué que celles des autres pays européens. Dans un futur proche, le Conseil économique et financier franco-russe va se réunir une nouvelle fois. En ce qui concerne le domaine culturel, il y a eu des expositions admirables – à Paris la collection Chtchoukine à la Fondation Louis Vuitton et le don de 250 œuvres d’art contemporain russe au Centre Pompidou, à Moscou les expositions Albert Marquet, André Malraux et fleuve Congo au Pouchkine par exemple. Nous allons inaugurer dans quelques jours une exposition exceptionnelle aux Musées du Kremlin : « Les vitraux de la Sainte-Chapelle de Paris ». Enfin, le tourisme russe en France connaît un rebond spectaculaire. En bref, cela a été une bonne année !

Et qu’en est-il pour cette nouvelle année déjà commencée ? Qu’augure-t-elle pour les relations bilatérales entre la France et la Russie ?

C’est une question plus compliquée. Des élections présidentielles auront lieu en 2018 en Russie. En ce qui nous concerne, elles se dérouleront très bientôt [premier tour le 23 Avril, et second tour le 7 mai - "MK"] et seront suivies par les élections au Parlement. Six mois plus tard, des élections auront lieu en Allemagne. Les Etats-Unis ont un nouveau Président. Sur le plan des relations internationales, il va s’agir d’une année de transition, d’une année délicate. Dans de telles conditions, il est nécessaire que chacun des acteurs de ces relations internationales se comporte avec calme. Au moment même où l’Europe doit résoudre la question du « Brexit », les Etats membres de l’UE - en particulier la France et l’Allemagne - doivent réfléchir à la façon dont ils vont poursuivre leur intégration. Bien sûr, cela aura également des effets sur les relations entre l’Europe et la Russie. Il me semble qu’il y aura de nombreuses crises sur lesquelles nous pourrons travailler ensemble : la Syrie, l’Ukraine...

L’année sera effectivement une année de transition, tout spécialement avec les élections en France. Il semble donc peu probable qu’une rencontre entre nos dirigeants ait lieu. Ou est-ce malgré tout envisageable ?

Il est nécessaire de considérer chaque cas séparément. Une rencontre sur la crise en Ukraine des quatre ministres des Affaires étrangères de la France, de la Russie, de l’Allemagne et de l’Ukraine (« Format Normandie ») vient juste de se dérouler en marge de la Conférence de Munich. Le président Hollande est prêt à rencontrer le président Poutine et les autres membres du Format Normandie si cela devait être nécessaire afin de régler enfin le problème de la mise en œuvre des accords de Minsk. Il y aura également d’autres sommets : une réunion du sommet du G20, l’Assemblée générale de l’ONU. Il y a toujours une occasion pour pouvoir se parler. Et il me semble que nous sommes justement à un moment où nous devons beaucoup nous parler. Nous, les Français, tout autant que la Russie, avons besoin par exemple de clairement comprendre ce que fera l’administration Trump. Les choses ne sont pas encore très claires dans ce domaine, et cela concerne des questions de la plus haute importance.

C’est en effet un problème important. D’ailleurs, quelle a été la réaction en France des élites politiques et de l’opinion publique à la victoire de Donald Trump à l’élection présidentielle ? Pour beaucoup dans le monde, ça a été une surprise, voir même un choc ...

Cela a été, je suppose, une surprise pour tout le monde. Et pour les Américains en premier lieu. A la vieille des élections on déclarait encore qu’Hillary Clinton allait gagner. Je pense que les élites politiques, tout comme d’ailleurs les journalistes et les diplomates, n’ont pas suffisamment prêté attention à ce que disait Trump en matière de politique étrangère. On parlait très peu de ces thèmes - à l’exception, peut-être, de la guerre économique contre la Chine et du Mexique avec les problèmes d’immigration. En fait, nous savions très peu de choses à propos du programme de politique étrangère de Trump. Alors oui, ça a été une surprise. Ce que nous avons entendu depuis les élections, nous a un peu rassurés : les déclarations de l’ambassadrice américaine aux Nations Unies, Nikki Haley, du Secrétaire d’Etat Rex Tillerson, du Ministre de la Défense Mattis et du Vice-président Pence. Ils ont rappelé par exemple la nécessité de mettre en œuvre les accords de Minsk concernant l’Ukraine et l’importance de l’Alliance atlantique (et ce point est très important pour l’Union européenne, puisque presque tous ses membres sont également membres de l’OTAN).

L’élément de surprise envahit de plus en plus souvent la réalité politique (et l’exemple de la victoire de Trump aux États-Unis en est une confirmation). Et de telles surprises pourraient toucher d’autres pays. Comme cela a été dit précédemment, il y aura très prochainement des élections présidentielles en France. Nous comprenons bien qu’en qualité d’ambassadeur vous ne pouvez pas donner votre opinion sur ces sujets, mais quels sont selon vous les espoirs que les Français placent dans ces élections et les problèmes qu’ils veulent voir traités ?

Tout d’abord, il convient de se rappeler le rôle que joue la politique étrangère pour les Français. La France n’a pas renoncé à son rôle sur la scène internationale. Nous sommes une puissance nucléaire, nous sommes un des membres permanents du conseil de sécurité des Nations unies, nous luttons militairement contre le terrorisme. L’alliance franco-allemande est au cœur de notre coopération en Europe. Mais ce ne sont pas ces questions qui déterminent le vote des Français. Ce qui est le plus important, ce sont les questions économiques et sociales, les questions d’emploi et de chômage, d’assurance sociale et d’éducation ainsi que les questions de sécurité en général. Et les candidats des extrêmes associent - à tort - les problèmes de sécurité avec la question des migrations. Sur cette question, les opinions divergent et le choix des électeurs se fera précisément en fonction de cette question.

Existe-t-il un véritable soutien parmi les Français aux idées, que défendent certains hommes politiques, appelant à la sortie du pays de l’Union européenne et de l’OTAN ?

Tous les sondages démontrent que les Français veulent maintenir l’adhésion du pays à l’Union européenne, parce qu’ils sont conscients du rôle fondamental qu’elle joue dans le bien-être de notre pays. La question de l’OTAN n’est pas un thème discuté (à l’exception de l’extrême gauche). Vous savez que notre relation avec les États-Unis est assez compliquée, et on m’interroge d’ailleurs souvent en Russie sur la politique menée par le Général de Gaulle, sur le gaullisme. Le génie de de Gaulle a été de signer un accord de partenariat avec l’Union soviétique, mais sans choisir entre les États-Unis et l’Union soviétique. Nous avons dit : la France et l’Europe suivent leur chemin, en gardant un certain équilibre et dans le respect de leurs intérêts. Et de ce point de vue, je pense que les Français sont de nos jours encore gaullistes.

De l’autre côté de la Manche, vos voisins Britanniques vont mettre en route la procédure du « Brexit ». Comment cet événement est-il perçu par les Français, est-ce qu’il affecte leur vie quotidienne d’une manière ou d’une autre ?

Il ne faut pas mélanger ce qui concerne le « Brexit » et ce qui concerne la nature de l’Europe elle-même. Nous regrettons que le « Brexit » soit arrivé. Mais nous sommes des démocrates et nous acceptons bien sûr la décision des Britanniques de sortir de l’Union européenne. Mais si d’autres pays en Europe veulent adhérer à l’Union européenne, ils en ont le droit. Il y a une liberté totale : les pays peuvent entrer quand ils veulent, et sortir quand ils veulent. Sans la Grande-Bretagne, l’Union européenne continuera d’exister et de compter 480 millions d’habitants. Une population supérieure à celle des États-Unis, supérieure à celle de la Russie. Et nous resterons la première puissance économique mondiale. Nombreux sont ceux qui oublient que nous sommes également une Union très généreuse, puisque nous fournissons une aide conséquente aux pays en développement. Nous sommes une force. Les Européens le comprennent parfaitement. Bien sûr, il y a des discussions sur l’organisation de cette Union. Peut-être trop de pouvoir a-t-il été donné aux autorités centrales plutôt qu’aux parlements nationaux ?

Revenons aux relations franco-russes : l’année dernière, la fête du 14 juillet s’est terminée dernière par une tragédie, l’attaque terroriste à Nice. Cet événement terrible nous a rappelé que nous étions, la Russie comme la France, dans le même bateau. Nous sommes tous confrontés à la menace commune du terrorisme. De toute évidence, nos approches pour lutter contre cette menace peuvent être différentes, mais nos pays collaborent-ils assez étroitement dans le domaine de la lutte contre le terrorisme ?

En matière de lutte contre le djihadisme radical, la coopération franco-russe est d’un excellent niveau. Elle n’a jamais cessé, et je dois même dire qu’elle s’est renforcée. Je ne vais pas rentrer dans les détails, mais des échanges très intenses existent entre nos organismes et nos services, parce que nous sommes tous confrontés au même problème. En ce qui concerne les pays tiers, il y a des pays avec lesquels nous coopérons de manière remarquable. Nous sommes reconnaissants à la Russie pour le soutien qu’elle nous a apporté lorsque, il y a trois ans, nous avons commencé à lutter contre le terrorisme en Afrique. Nous avons également coopéré dans la lutte contre "Daesh" [ "État islamique" – groupe terroriste interdit en Russie et dans d’autres pays - « MK »] en Libye. En ce qui concerne les événements en Irak et en Syrie, nous sommes d’accord sur la finalité qui est de détruire l’Etat islamique, nous voulons libérer Mossoul et Raqqa. La Russie ne participe pas aux opérations en Irak, mais en revanche elle joue un rôle très important en Syrie. Nous sommes d’accord sur le but qui est la destruction de l’Etat islamique et le maintien d’une Syrie laïque et unitaire, mais nous ne sommes pas d’accord sur les moyens. Nous ne sommes pas d’accord avec le fait que la Russie ait soutenu l’offensive de l’armée syrienne à Alep, mais nous appuyons la tentative de la Russie, avec la Turquie et l’Iran, de parvenir à un cessez-le feu général et de résoudre la crise par des négociations politiques. Restera posée la question du départ d’Assad à l’issue du processus de transition, que nous pensons toujours indispensable.

Dans un entretien récent au « Journal du dimanche », le Ministre des Affaires étrangères M. Jean-Marc Ayrault a exprimé ses préoccupations au sujet d’une possible ingérence russe dans les élections présidentielles françaises. La question portait tout particulièrement sur le fait que la Russie puisse jouer le jeu d’un certain candidat et mettre des bâtons dans les roues à un autre. On a l’impression que ce thème est en train de devenir très à la mode après les élections américaines de 2016...

Je ne peux que répéter ce que qu’a dit le Ministre français des Affaires étrangères. Il suffit de lire les communiqués officiels des agences russes ou la déclaration de certains ambassadeurs pour constater que la Russie a certaines préférences en ce qui concerne les candidats au poste de président. Un candidat a déclaré qu’il était victime de cyber-attaques. Il a parlé du rôle d’une puissance étrangère. Notre ministre a rappelé que la Russie était en faveur de la non-ingérence dans les affaires des autres pays. Et il a exprimé l’espoir que cela s’applique également pour un pays comme la France. Il estime que ce serait une erreur pour les Européens de ne pas décider de leur propre avenir. Sans une Europe stable et en paix, il n’y aura de paix et de prospérité ni pour nous, ni pour la Russie.

A l’heure actuelle, probablement personne ne sait qui va gagner les élections présidentielles de 2017. Peut-on espérer que les trois siècles de relations bilatérales entre nos deux pays, qui ont commencé sous Pierre le Grand, nous garantissent que, peu importe qui deviendra le nouveau président, les relations entre la Russie et la France se développeront au minimum de manière normale ?

Je ne vois pas ici de lien avec les élections. Et je ne comprends pas pour quelle raison nous pourrions changer de cap. Depuis 300 ans notre amitié est liée à une histoire commune et à une lutte commune (nous avons été alliés dans les deux guerres mondiales !). Nous avons une relation forte, en dépit des sanctions, des problèmes économiques, des désaccords sur l’Ukraine et la Syrie. Je ne vois aucune raison pour laquelle une dégradation de cette relation pourrait avoir lieu dans l’avenir ! Aucun des candidats aux élections présidentielles ne propose de détériorer nos relations. Nos relations économiques, culturelles et sportives se renforcent. Et je n’ai aucun doute quant au fait que ce tendance se poursuive. Et je contribue personnellement à cela.

Alors, cela veut dire : « Vive l’amitié franco-russe ! ».

Bien sûr !

Lire en russe sur le site de MK
Interview : Andrei Yaschlavsky
Photo : Natalya Muschinkina

publié le 17/03/2017

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