"L’Europe a haussé le ton dans ses discussions avec Moscou"

On parle de plus en plus de sanctions contre la Russie en raison des divergences avec la politique russe en Syrie. Dans ce contexte, L’Ambassadeur de France en Russie Jean-Maurice Ripert répond aux questions du correspondant de NG Igor Subbotine sur la façon dont Paris voit la politique de Moscou en Syrie.

La France et la Russie avaient de bons contacts, même sur fond de sanctions anti-russes par l’UE. Jusqu’où peut tomber le niveau de nos relations après le refus de Vladimir Poutine de se rendre à Paris ?

Face aux crises que nous connaissons, la France comme la Russie ont une place et une responsabilité particulière et n’ont jamais interrompu leur dialogue malgré la décision du Président Poutine de reporter sa visite à Paris. En même temps l’histoire nous rapproche et nous allons par exemple célébrer prochainement les 300 ans de la venue de Pierre le Grand à Paris, le présent ne doit pas nous éloigner. La France attache une importance particulière au dialogue que nous entretenons à tous les niveaux sur tous les sujets d’intérêt commun ainsi que sur les grands dossiers internationaux, plus que jamais placés aujourd’hui sous le signe de l’urgence. Nos deux pays continueront à maintenir la régularité et la franchise de ces échanges plus que jamais nécessaires dans les circonstances présentes.

Paris a appelé la Cour pénale internationale à enquêter sur les crimes de guerre en Syrie. Mais, selon les règles de la Cour, l’enquête ne peut démarrer que sur l’initiative de la Syrie ou du Conseil de sécurité de l’ONU. Comment la France entend agir dans le cadre de la CPI ?

Il y a de nombreux éléments indiquant qu’il y a en Syrie de très nombreux crimes contre l’humanité, comme des déplacements forcés de population, les disparitions forcées de personnes, l’utilisation de l’arme de la faim, ou des crimes de guerre, comme le fait de diriger intentionnellement des attaques contre la population civile, les hôpitaux, les médecins, les sauveteurs, comme on le voit quotidiennement à Alep. La précision des frappes aériennes exclut l’erreur quand c’est un hôpital ou une école qui est visée. Nous aimerions que le CSNU permette à la Cour d’enquêter. Tous les Etats qui se préoccupent du respect du droit international devraient en faire de même. Mais s’il devait y avoir un blocage, toutes les options seront examinées pour permettre à la CPI d’agir.

Du point de vue des autorités russes, l’une des raisons pour lesquelles la Russie a opposé son veto à la résolution franco-espagnole sur la Syrie au Conseil de sécurité, était le refus de la France de tenir compte des amendements russes sur ce document. Pourquoi Paris n’a pas voulu les prendre en considération ?

La France a négocié de bonne foi : le Ministre s’est déplacé à Moscou le 6 octobre pour présenter notre proposition. Nous avons accepté de nombreux amendements au texte original, avec notamment plusieurs références au danger représenté par le terrorisme, que les autorités russes présentent dans leur discours comme leur principale préoccupation. L’ampleur du soutien au projet de résolution montre son large soutien international : le projet a recueilli 11 voix pour au CSNU, a été parrainé par 49 Etats, la lettre qui venait en soutien a reçu 62 signatures. Le texte russe, pour sa part, a recueilli 4 voix au CSNU. Nous regrettons que la Russie ait opposé son veto à ce texte dont les objectifs devraient être consensuels : mettre fin aux bombardements et permettre l’accès humanitaire.

Selon les diplomates russes, l’une des contradictions de la résolution franco-espagnole résidait dans le fait que le document mettait l’accent sur la situation humanitaire mais s’intéressait aussi aux éléments militaires. Par exemple, la résolution introduit une « zone d’exclusion aérienne » pour les avions russes et syriens mais pas pour les avions de la coalition américaine. Y voyez-vous une contradiction ?

La résolution avait pour but d’interdire l’ensemble des survols dans le ciel d’Alep. Elle ne mentionnait pas de nationalités des avions. Par ailleurs, faire cesser les bombardements est nécessaire si l’on veut permettre l’acheminement de l’aide. L’humanitaire et le militaire sont indissociables dans une situation comme celle d’Alep. Un convoi humanitaire a été touché à Orem al Koubra par des frappes aériennes le 19 septembre dernier. Comment acheminer de l’aide humanitaire sous les bombardements aériens ? Par ailleurs, la justification anti-terroriste des attaques ne tient pas. La Russie ne frappe plus Daech. Les récents reculs de l’organisation sont du seul fait de la coalition, de l’ASL et des Turcs.

De nombreux analystes craignent que l’UE n’introduise un paquet « syrien » de sanctions contre la Russie. Y a-t-il de telles discussions au sein de l’Union européenne et si oui quelle est la position de la France sur ce point ? Est-il possible de faire des progrès sur la Syrie avec des mesures d’interdiction ?

Pour résoudre la crise syrienne la France et l’UE ont choisi le dialogue. C’est dans cet esprit que nous participons au GISS et que nous avons voté les résolutions 2254 et 2268. Malheureusement, cette approche coopérative n’a pas permis de faire taire les armes et de mettre en place une transition. Au contraire, l’activité militaire s’est intensifiée. Face à cette impasse, nous continuons de considérer, à ce stade, qu’il faut dialoguer avec tous les acteurs importants de ce conflit, dont la Russie, pour permettre un arrêt des bombardements qui dure dans le temps et permettre un réel accès libre, continu et non restreint à l’aide humanitaire. Si une solution n’est pas apportée rapidement pour mettre réellement et durablement fin aux souffrances de la population d’Alep et aux graves violations du droit international qui y ont lieu, toutes les options seront sur la table et on ne peut exclure des sanctions, comme l’a dit mercredi à Berlin le Président François Hollande . A cause des violations gravissimes du droit internationales qui se déroulent en Syrie, la Russie est en train de perdre les opinions européennes. Il y a un changement de ton évident. Ce n’est pas notre souhait, mais c’est inévitable si le carnage se poursuit.

publié le 09/11/2016

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