L’Ambassadeur de France en Russie : nous comptons sur un renforcement des relations entre la Russie et l’Europe

Moscou, 1er août, INTERFAX.RU L’Ambassadeur de France en Russie Jean Maurice Ripert s’est exprimé dans un interview à Interfax sur l’état des relations franco-russes et de l’optimisme de Paris, en dépit de l’affaire du porte-hélicoptère Mistral. Il s’est prononcé sur le processus de mise en œuvre des accords de Minsk et sur la perspective d’une levée des sanctions contre la Russie. Il a également fait part des attentes suite à l’accord avec l’Iran et a répondu à la question de la possibilité pour le gaz iranien de devenir une alternative à Turkish Stream.

Interview à l’agence Interfax, 1/08/2015

Vous le savez la France fait partie du format Normandie sur l’Ukraine. Comment considérez-vous la réalisation des accords de Minsk ? Observez-vous des tendances positives ?

La France non seulement fait partie du processus mais elle l’a aussi créé, elle est toujours très impliquée. Lors des deux dernières semaines le Président de la république a participé à au moins 4 conversations téléphoniques avec Angela Merkel, d’une part avec le Président Porochenko et avec le président de la Rada suprême et, d’autre part à 4, à deux occasions pour précisément vérifier que la réalisation du processus des accords de Minsk continuait. Aujourd’hui les groupes de travail se réunissent sur une base hebdomadaire, le groupe sur les questions politiques s’est réuni hier et de de nouveau, les quatre groupes et le groupe de contact trilatéral doivent se réunir à Minsk le 3 aout, donc cela fonctionne. Les progrès sont lents mais cela va dans la bonne direction. Pourquoi ?

Tout d’abord parce que les chefs d’Etats et de gouvernements, les quatre, se sont mis d’accord lors de leur dernière conversation le 23 juillet sur un plan pour la mise en œuvre du cessez-le-feu et du retrait des armes lourdes de moins de 100 mm, c’est une première. Mais malheureusement ce n’est pas totalement respecté, les observateurs de l’OSCE dans le Donbass ont été pris à partie, nous le regrettons. Mais globalement les engagements sont pris, il faut les mettre en œuvre.

Sur les autres sujets cela avance car les Ukrainiens de Kiev et les représentants du Donbass discutent ensemble dans le cadre des quatre groupes et même dans le groupe trilatéral de contact dont ils ne sont théoriquement pas membres mais où ils participent comme associés. Donc le dialogue direct que réclame Moscou, à juste titre, parce qu’il est prévu par les accords de Minsk, ce dialogue a lieu. Sur le fond, les progrès sont différents selon les sujets, cela n’avance pas très vite malheureusement ni sur les questions dites humanitaires ni sur les échanges de prisonniers. Il y a un problème qui concerne l’adoption d’une loi d’amnistie demandée par les séparatistes à laquelle ils conditionnent les échanges de prisonniers. Ils souhaitent ce que l’on appelle le « tous pour tous », on échange tous les prisonniers d’un côté, alors que les ukrainiens considèrent qu’il y a des catégories de crimes pour lesquelles ils veulent pouvoir décider au cas par cas. On va y arriver, l’idée est d’impliquer le CICR dont c’est la fonction. Sur la plan humanitaire, la situation est mauvaise dans le Donbass, et les groupes de travail essaient d’obtenir l’accroissement du nombre de points de passages afin que l’aide puisse être possible et là, les difficultés sont des deux côtés, la Croix rouge n’est pas capable de faire son travail et nous le regrettons.

Le groupe économique s’est réuni plusieurs fois sous la coordination d’un représentant allemand. Il travaille dans 3 directions très précises et très concrètes, c‘est pour cela qu’on peut dire qu’il y a des progrès. D’abord le rétablissement de l’approvisionnement en eau potable pour l’ensemble du Donbass, très concrètement, les groupes de travail discutent de l’emplacement des stations et des tuyaux à réparer, c’est en cours. Il y a un deuxième projet très important qui est la livraison de charbon par le Donbass pour le reste de l’Ukraine en échange d’électricité et, là, il y a une certaine urgence car la situation économique est mauvaise dans le Donbass mais aussi dans le reste de l’Ukraine et l’hiver approche. Il faudra à la fois renégocier un accord sur le gaz que l’UE avait obtenu l’année dernière comme médiateur, et puis il faut reprendre cet échange où le Donbass fournit le charbon et où le reste de l’Ukraine renvoie l’électricité vers le Donbass. C’est aussi très important pour la reconstruction du Donbass, pour la population civile. Et le troisième secteur qui est le plus difficile, c’est le rétablissement des flux financiers. La France et l’Allemagne ont effectué une mission sur le terrain et fait ce quelles ont dit qu’elles feraient. C’est même un de mes collaborateurs qui a participé à la mission, un spécialiste des questions financières, et il y a un accord de principe entre les responsables du Donbass qui est de créer un système de banques mobiles. Le seul problème qui reste, c’est le problème de la sécurité. Il sera normalement traité par le groupe sécurité le 3 août car cela va avec la création de bases humanitaires où l’on peut livrer de l’argent sans qu’il soit volé ou pillé et puis rétablir un minimum d’économie.

Nous pensons que nous allons y arriver, cela peut prendre encore quelques semaines. Mais il y a urgence. Il faut que Kiev paye les fonctionnaires, les pensions, là-dessus nous sommes d’accord avec les Russes. Dernier groupe qui est le plus difficile, le groupe sur les questions politiques. Il est coordonné par un ambassadeur français à la retraite, Pierre Morel qui était ambassadeur en Russie, qui connaît bien la Russie et qui travaille sur deux questions en même temps : l’application d’une nouvelle loi constitutionnelle en Ukraine qui doit prévoir selon les accords de Minsk une décentralisation poussée pour le Donbass et la tenue d’élections à travers toute l’Ukraine et notamment dans le Donbass. Avec les Allemands nous disons qu’il faut traiter les deux problèmes en même temps car sinon on est dans une situation comme on dit en français de « l’œuf et la poule » où les Ukrainiens disent il faut des élections pour désigner des représentants pour négocier une constitution et les gens du Donbass disent il faut une constitution approuvée par nous au sein de laquelle on désignera nos responsables. Il faut arrêter cette procrastination, arrêter ces prétextes et traiter les deux en même temps. Nous espérons que des progrès seront faits le 3 août.

Lors d’une réunion de ce groupe politique, les représentants de Kiev ont mis sur la table des textes, que je n’ai pas vu personnellement, donc je ne peux pas donner les détails, mais il semble qu’il s’agit de propositions concrètes pour la décentralisation du Donbass, ça ne veut pas dire que c’est fini, ça ne veut pas dire qu’il faut que les séparatistes acceptent le texte de l’Ukraine. Il y a un texte qu’il faut qu’ils négocient. Il faut rappeler à tous, en France, en Ukraine, en Russie, en Allemagne qu’une négociation ne consiste pas à donner raison à l’un ou à l’autre, mais à trouver un compromis. Kiev n’aura pas tout qu’il veut, le Donbass n’aura pas tout ce qu’il veut. C’est ça la négociation. Nous sommes donc, je dirais, prudemment optimistes !

Pensez-vous que les sanctions puissent être levées avant la fin de l’année ?

Non, les sanctions sont liées à la mise en œuvre de Minsk. L’échéance pour Minsk, c’est la fin de l’année, donc ce que nous espérons, c’est qu’à la fin de l’année, nous aurons un accord entre les séparatistes et Kiev et entre les 4 pays de Normandie qui permettra à la fois de faire la paix en Ukraine et de lever les sanctions.

Quand aura lieu la prochaine rencontre du format Normandie ? Croyez-vous que ce format soit efficace et gagnerait à ce que les USA y participent ?

Ce qui compte c’est la mise en œuvre des accords de Minsk qui ont été signés pour la partie politique par les quatre pays et pour le paquet de mesures par les Ukrainiens, les séparatistes, les Russes et l’OSCE. Il est donc important que les mêmes restent en charge. Si d’autres pays peuvent aider à aller dans la même direction, tant mieux. Monsieur Kerry parle à Monsieur Lavrov, les Américains mettent aussi de la pression sur Kiev pour qu’elle mette en œuvre ses obligations, c’est très positif. Londres le fait aussi. Du moment que tout le monde va dans la même direction ce n’est pas un problème.

Il y aura probablement une nouvelle réunion en septembre, à quel niveau je ne sais pas. Vous savez, les ministres se téléphonent aussi pour parler d’autres choses, de la Syrie de l’Iran et à cette occasion là ils parlent aussi de l’Ukraine.

Je ne peux pas ne pas parler de la visite des parlementaires français en Crimée

De certains parlementaires

Il y en avait une dizaine avec à sa tête Mariani. Il a promis de revenir en Crimée au mois d’octobre. Comment Paris se positionne-t-elle par rapport à cette visite ? Paris va-t-elle prendre des mesures pour les empêcher de reproduire un tel voyage ?

Non, non nous ne sommes pas toujours dans les sanctions et les mesures, le Parlement est libre. Nous disons tout simplement, tout comme le Ministre des Affaires étrangères et le Président de l’Assemblée Nationale, qu’il s’agit d’une visite qui est regrettable, inutile et contre-productive. Mais les parlementaires font ce qu’ils veulent. Nous considérons que se rendre en Crimée à l’invitation de parlementaires russes, c’est reconnaitre l’appartenance de la Crimée à la Russie que, comme vous le savez, le Gouvernement français ne reconnaît pas. Donc les parlementaires français ont décidé d’aller contre l’avis de leur gouvernement, c’est la démocratie mais ça ne nous empêche pas de dire que c’est une visite que nous regrettons.

Pardon, je vais redire une phrase de plus sur la Crimée si vous le voulez bien. Encore une fois pour nous, Français, le problème, n’est pas de savoir si la Crimée est ukrainienne ou russe, c’est un problème entre l’Ukraine et la Russie. C’est l’annexion que nous ne reconnaissons pas, ça n’est pas la même chose. On peut regretter d’ailleurs que les parlementaires n’aient pas évoqué ce problème. Encore une fois, c’est la liberté des parlementaires.

Permettez une toute dernière question. Dans les perspectives de relations à terme entre la Russie et l’Occident en général, je pense qu’il y a plus de pessimistes que d’optimistes.

En Russie ?

Pas seulement.

En tous cas pas en Europe. Nous sommes très optimistes et nous estimons que les relations vont continuer à se renforcer. Ce que nous voulons éviter, c’est que la Russie s’enferme, s’isole de l’Europe. Nous avons besoin de la Russie, la Russie a besoin de l’Europe. Nous avons un désaccord sur l’Ukraine. Pourquoi faudrait-il rompre. On en a parlé tout à l’heure, nous travaillons sur la Syrie, nous travaillons sur la Libye, nous travaillons sur le Yémen, nous coopérons sur le gaz. Pourquoi faudrait-il rompre ? Aucun Européen ne veut rompre avec la Russie. Aucun. Certains, ici, dans ce pays, disent qu’il n’y a plus rien à attendre de l’Europe. Mais c’est eux qui veulent couper avec l’Europe, certainement pas l’Europe qui veut couper avec la Russie. Ceux qui en Russie défendent une telle position prennent une très grave responsabilité. Nous essayons au contraire de développer les relations.

Regardez, j’ai signé il y a trois semaines, avec M. Linanov, Ministre de l’éducation de la Fédération de Russie, un accord historique de reconnaissance des diplômes et des niveaux de qualification entre la Russie et la France. Tous les domaines sont couverts à l’exception de la médecine. Cela veut dire que demain les étudiants russes et les étudiants français vont pouvoir faire leurs études un petit peu ici et un petit peu là sans problème. Est-ce que vous croyez que nous l’aurions fait si nous étions pessimistes sur l’avenir des relations entre la France et la Russie ?

Nous avons ouvert notre 14 juillet aux Russes. Dix mille personnes sont venues sous la pluie, en majorité des Russes. Alors je ne suis sûrement pas pessimiste, je suis au contraire très optimiste. Nous sommes très optimistes. On a des désaccords, on les surmontera.

Question sur la position française pour un tribunal international sur le MH17. Paris soutient-elle cette initiative ?

Nous soutenons cette initiative, la France a co-parrainé la résolution au Conseil de Sécurité, le texte déposé par la Malaisie et les cinq Etats qui ont eu des victimes parmi les passagers. 298 civils morts, nous pensons que nous devons pour leur mémoire savoir ce qu’il s’est passé, trouver les coupables et les juger et nous pensons que la justice pénale internationale est la meilleure façon de faire, nous croyons à la justice indépendante mais nous comprenons que certains estiment que l’enquête n’a pas pu pour l’instant aboutir à des conclusions précises. Nous pensons que justement la création d’un tribunal permettra de savoir exactement ce qui s’est passé, c’est pour cela que nous soutenons cette initiative. Aussi, au nom de ce que l’on appelle en français la « lutte contre l’impunité », les gens qui sont responsables de cette horreur doivent être jugés. Et nous pensons justement que le fait que l’enquête soit difficile, c’est une raison supplémentaire encore une fois pour créer un tribunal. Et nous espérons que tous les membres du Conseil de Sécurité, surtout les membres permanents prendrons leurs responsabilités. Le débat a lieu aujourd’hui à New York.

Il y a eu beaucoup d’accident d’avions, d’histoires et pourtant on n’a pas fait de tribunal à chaque fois.

Peut-être aurait-on dû. Là, je constate simplement qu’au Conseil de Sécurité jusqu’à hier soir il n’y avait qu’un seul pays qui avait des réticences, donc apparemment la communauté internationale considère que c’est adapté aux circonstances. Le fait de ne pas l’avoir fait d’autres fois ne justifie pas de ne pas le faire. Et, en ce qui concerne la France, nous avons soutenu et financé le tribunal spécial au Liban, nous avons été à l’origine de la création de la justice pénale internationale s’agissant des Balkans et du Rwanda. Nous pensons que la Justice pénale internationale est un acquis positif, un progrès sur le plan international. La Russie dit qu’elle soutient le droit international. Et bien c’est l’occasion de le montrer.

Donc à chaque fois qu’il y a un crash, on fait un tribunal…

Non, je n’ai pas dit cela. C’est une affaire trop grave, il faut faire attention aux mots que l’on emploie. Il y a des cas où l’on sait ce qui s’est passé. La Russie dit aujourd’hui cela n’est pas clair, l’enquête n’est pas claire. C’est justement la raison pour laquelle on a besoin d’un tribunal spécial. Si les choses étaient claires, on pourrait aller directement devant un tribunal national. C’est justement parce qu’on ne sait pas qu’il faut un tribunal international. Et puis heureusement cela n’arrive pas très souvent. Je vous rappelle qu’il y a eu également une enquête dans un cas par exemple qui nous a concernés de très près celui d’un avion abattu en Afrique et dont on a pu prouver que le régime libyen était à l’origine. Il y a eu des décisions de justice, l’affaire Lockerbie, souvenez-vous au Royaume-Uni, a donné lieu à une enquête internationale et à des condamnations en justice. La lutte contre l’impunité fait dorénavant partie de l’arsenal juridique international et pour nous c’est un progrès. Et puis il y a des cas où les choses sont évidentes et il n’y a pas besoin de tribunal. Mais encore une fois quand la Russie dit : nous ne savons pas exactement, nous disons avec elle : c’est vrai. Voilà, pourquoi nous devons le faire. Mais vous savez, la Justice ne s’arrêtera pas, on ne peut pas effacer la mémoire des victimes, les familles ne le permettront pas. On n’arrêtera pas le cours de la Justice.

Passons aux questions économiques. Quels sont les chiffres des échanges commerciaux ? Est-il possible dans un contexte de sanctions d’élargir les échanges commerciaux ?

Les sanctions, mais aussi la crise économique en Russie, la chute du rouble, qui rend les exportations extrêmement chères, qui provoque de l’inflation et donc diminue le pouvoir d’achat des ménages, tout cela n’est pas bon pour les échanges. Les échanges franco-russes bilatéraux, selon nos chiffres à nous pour 2014, indiquent une baisse de 7%, c’est beaucoup bien sûr.

Pour ce qui est de 2015, ils ont baissé de plus de 7%. Notamment avec l’accélération de la baisse du rouble en décembre qui évidemment a provoqué une chute très importante dans les secteurs d’importation en Russie pour des produits qui sont devenus très chers en euros dans certains secteurs comme l’agroalimentaire, pas celui sous sanction, celui qui est autorisé : les vins et spiritueux, la mode, le luxe, là, nous avons enregistré des baisses très significatives

Les produits agricoles, qui font l’objet des contres mesures, en constituent un part importante mais pas seulement ! Alors il y a les entreprises françaises notamment qui ont plutôt été plus épargnées que d’autres, qui face à cela ont développé une politique active d’investissement local et on a constaté une montée en puissance significative de l’investissement français en Russie. Puisque beaucoup d’entre elles trouvent leur intérêt à développer leur production locale pour le marché local. C’est le cas dans l’agroalimentaire avec les grandes entreprises mondiales qui ont annoncé des investissements importants dans le secteur laitier y compris en développant des activités d’élevage. C’est le cas dans le domaine pharmaceutique où nous avons signé en 1 mois deux importants accords d’une part Sanofi et d’autre part IPSEN.

Cette politique, elle rencontre l’intérêt des autorités russes qui veulent accroître la part de la production nationale dans la consommation russe donc les entreprises françaises essaient de s’adapter. Mais, vous savez toute médaille a son revers et les sanctions et les contre-sanctions russes ont aussi fait apparaître une relative faiblesse de l’économie russe dans certains secteurs agroalimentaire ou pas, industriel, qui justifie à notre avis le fait que les économies doivent rester ouvertes.

Les sanctions ne sont positives pour personne et le Président de la République l’a répété, nous sommes favorables à la levée des sanctions dès que cela sera possible évidemment. La Russie a besoin de certaines technologies et les entreprises françaises ont besoin du marché russe, nous sommes faits pour nous entendre.

Autrement dit, tout n’est pas lié aux sanctions, une partie bien sûr. Mais c’est lié aussi au ralentissement économique. Mais encore une fois, pour nous ce qui est rassurant, c’est que les entreprises françaises viennent s‘installer dans le marché russe et la France est devenue l’année dernière le 4ème investisseur étranger en Russie. Cela, nous considérons que c’est positif et nous en sommes heureux.

Donc les compagnies françaises conservent leur présence en Russie. Est-ce qu’elles se sentent confortables dans notre pays ? Peut-être que la France entreprend quelques mesures pour rendre leur présence ici plus favorable.

A ma connaissance aucune entreprise française n’est partie depuis le début de la crise en Ukraine ou de la récession économique. Certaines entreprises en revanche ont repoussé des projets d’investissement, notamment dans le secteur de l’agroalimentaire. Le gouvernement français essaie de convaincre les entreprises de rester, mais c’est surtout au gouvernement russe de prendre des mesures en matière d’état des affaires, de garantie des investissements, de lutte contre la corruption, d’accueil en terme d’infrastructures pour garantir ces investissements. Nous avons, c’est vrai, moins de possibilité d’apporter des financements, compte tenu des sanctions, dans certains secteurs qui sont visés par les sanctions. Ça c’est clair. Le financement sur le marché international pour les entreprises russes est devenu impossible à plus de 90 jours. Il est clair que toute une série de projets d’entreprises ont été freinés. Mais les entreprises françaises restent.

Ça ne fait pas longtemps que les actifs russes ont été arrêtés en France. Pensez-vous que la Russie va peut-être reprendre des mesures contre les entreprises françaises ici en Russie ?

Vous parlez de l’affaire Ioukos ? Ce que vous dites, excusez-moi, est faux. La France n’a rien fait du tour. L’affaire Ioukos est une affaire qui oppose des citoyens russes au gouvernement russe. Ils ont saisi une juridiction internationale. Le gouvernement russe a décidé de ne pas reconnaître la décision de la Cour d’arbitrage. Mais la France est liée, comme la Russie d’ailleurs, par la convention de New-York, aux décisions prises par cette Cours d’arbitrage. Donc la Justice française a été saisie par les représentants des ayant-droit de Ioukos, sans que le gouvernement ait le moindre mot à dire – la Justice est indépendante en France. C’est une société chypriote, comme vous le savez, et elle a saisi la Justice française pour demander l’exequatur de la décision de la Cour d’arbitrage. En France, nous avons appliqué la convention internationale qui nous lie à cette Cour d’arbitrage. En revanche, ce que le gouvernement a fait, c’est intervenir afin d’aider le gouvernement russe pour que les ayant-droit ne mettent pas la main sur des biens qui appartiennent à l’État et qui sont protégés par la convention de Vienne sur les relations diplomatiques. Et nous sommes effectivement intervenus pour obtenir ce qu’on appelle en français la main-levée, c’est-à-dire que la saisie soit annulée sur les comptes en banque de l’Ambassade, sur les immeubles de l’Ambassade, sur les logements de l’Ambassade. Pour le reste ce sont des affaires privées sur lesquelles le gouvernement français n’a aucun pouvoir. Ça se passe en France géographiquement mais juridiquement ça ne regarde pas la France. Le problème d’origine de l’affaire, vous le savez, est lié au fait que le gouvernement russe, quand il a saisi les actifs de la société Ioukos, n’a pas dédommagé les ayant-droits. Donc quand je lis que la France agit contre la Russie, ce n’est pas vrai. Et au contraire, croyez-moi, nous faisons tout ce qui est possible pour aider le gouvernement russe à ce que le droit international soit respecté.

Parlons de l’OMC. La France est-elle contente des engagements de la Russie ? Y a-t-il des affrontements avec la Russie au sein de cette organisation, qui nous empêchent de coopérer, à part les sanctions et contre sanctions ?

La France a été l’un des parrains de l’adhésion de la Russie à l’OMC, la France y était très favorable. Il y a, comme c’est prévu dans les statuts de l’OMC, un certain nombre de contentieux qui ont été ouverts. Il y en a 4 ou 5, je crois. C’est un système à la fois sophistiqué et simple. Lorsqu’il y a un problème, on demande l’ouverture d’une enquête, on constitue un panel, ce panel fait une enquête lui-même et prononce des conclusions qui sont ensuite adoptées par l’OMC conformément à ses statuts. Il y a, je crois, 4 ou 5 contentieux qui sont ouverts. J’attire votre attention sur le fait que ce n’est pas la France, mais l’Union Européenne, puisque c’est l’Union Européenne qui a compétence exclusive en termes de commerce international et c’est donc l’Union Européenne qui représente la France à l’OMC, au même titre que les 27 autres pays de l’UE. J’ajoute qu’il y a des discussions techniques très fréquentes entre les experts russes de la Commission sur des tas de sujets, agriculture, aéronautique, même quand il n’y a pas de contentieux. L’OMC est un processus vivant, d’ailleurs c’est fait pour ça, c’est fait pour gérer des contentieux.

Pour le moment, les affaires dont vous parlez sont liées aux questions des sanctions ?

Non, pas du tout. Ça n’a rien à voir, c’est lié aux relations bilatérales entre l’Union Européenne et la Russie. Il faut beaucoup de temps. A ma connaissance il n’y a pas de contentieux OMC lié aux sanctions.

Voici la question la plus importante, c’est toujours la question des Mistral.

Fluctuat nec mergitur ! C’est la devise de la ville de Paris. C’est très simple : il y a deux jours, le Président de la République a répondu à une question de la presse diplomatique à Paris. Il a confirmé que nous étions entrés en négociation avec le gouvernement russe pour trouver une solution et sortir de l’impasse et il a confirmé que nous étions tout près de trouver un accord.

Mais quel type d’accord ?

Un accord entre le gouvernement français et le gouvernement russe pour régler définitivement le dossier des Mistral. Vous en serez informés dès que l’accord sera conclu.

Un accord vient d’être signé avec l’Iran. Comment jugez-vous le rôle de la Russie dans la réalisation de cet accord ? Est-ce que la France va continuer sa coopération avec Moscou sur le règlement de cette question vitale et sur les autres sujets comme le Yémen ?

C’est une question très importante. La France et la Russie ont très bien coopéré au sein du groupe dit « 3+3 ». Nos ministres se sont parlé, y compris pendant la dernière phase de la négociation à Vienne, parce que la Russie, comme la France, tient à ce que le régime de prolifération soit respecté. Et aussi parce que la Russie, comme la France, ou plutôt la France, comme la Russie, considère que l’Iran est un pays très important, avec lequel nous avons des relations très anciennes, qui ont été très denses et que nous voulons retrouver. Le Ministre français des affaires étrangères est aujourd’hui même en Iran, Mme Mogherini y était hier, le Ministre allemand de l’économie y était la semaine dernière, d’autres iront la semaine prochaine. L’Europe veut relier avec l’Iran. Mais le message est le même. L’accord de Vienne du 14 juillet – date symbolique – engage ceux qui l’ont signé. L’Iran devra respecter ses obligations, notamment en matière de contrôle par l’AIEA, et l’Europe respectera ses engagements en ce qui concerne la levée des sanctions.

Mais je crois que votre question permet d’aller au-delà. La Russie a avec l’Iran un dialogue important notamment sur la Syrie. La Russie est comme la France, la France est comme la Russie extrêmement préoccupée par le renforcement des capacités des mouvements terroristes, notamment Daesh. Nous sommes engagés dans cette lutte contre le terrorisme, en Afrique, au Mali, en Centrafrique, en soutien à la coalition africaine contre Boko Haram. Et puis nous sommes engagés concrètement en Irak : des aviateurs français participent aux frappes contre Daesh. Donc nous avons les mêmes intérêts que la Russie. Nous avons un dialogue soutenu pour essayer de trouver une solution pacifique à la crise syrienne et, comme la Russie, nous avons un double objectif qui est la préservation de l’unité et de l’intégrité territoriale de la Syrie. Nous avons adopté ensemble le communiqué de Genève en 2012 et nous pensons comme la Russie qu’il est temps, enfin, de le mettre en œuvre, tout en continuant le combat contre Daesh. Vous savez que nous discutons aujourd’hui du point de savoir à quel moment M. Assad devra partir, car nous considérons qu’il est une partie du problème et certainement pas de la solution. En même temps, comme la Russie, nous voulons conserver la capacité de la Syrie à exister en tant qu’État capable de résister au terrorisme. Donc nos ministres se parlent.

Nous savons aussi que les Russes parlent beaucoup aux Américains, et c’est bien. Les Russes ont renoué une relation de confiance avec l’Arabie Saoudite et nous nous en réjouissons, car vous le savez la France a un partenariat très important avec l’Arabie Saoudite. Le Président de la République s’est déjà rendu quatre fois en Arabie Saoudite. Donc nous avons une capacité d’échange tous ensemble très forte.

La difficulté, et là-dessus nous sommes d’accord avec la Russie, c’est d’arriver à mettre autour de la même table tous les acteurs régionaux, qui sont évidemment la clé de la solution. Tous les pays ont un rôle à jouer : l’Arabie Saoudite, le Qatar, l’Iran, la Turquie, la Jordanie. Nous sommes aussi très préoccupés par ce qui se passe au Liban.

Avec les Russes nous avons un dialogue très approfondi, y compris au Conseil de sécurité, où les membres permanents discutent beaucoup pour savoir quelle initiative prendre. La Russie a apporté une contribution essentielle il y a quelques années sur le chimique : c’est une initiative russe qui a permis de régler le problème d’utilisation des armes chimiques. Nous espérons que c’est pour de bon. Pour le Yémen, vous avez raison, nous en avons beaucoup parlé au Conseil de sécurité. Pour la Libye aussi. La France a aussi pris une initiative pour relancer le processus de paix au Proche-Orient. Nous en parlons avec nos amis russes, qui sont membre du quartet. Donc en effet il y a beaucoup de sujets sur lesquels nous devons travailler ensemble. Et nous avons, c’est important de le répéter, beaucoup plus de points d’accord et d’intérêts convergeants que de désaccords.

La France veut continuer ses relations avec l’Iran. Et au niveau économique, est-ce que vous envisagez sérieusement la proposition du gaz de l’Iran vers l’Europe via la Turquie ? Par exemple, ça pourrait être une alternative au Turkish Stream qui est en construction actuellement. Est-ce que Paris attend un réexamen et une chute des prix pétroliers après l’accord sur le programme nucléaire iranien ?

L’Europe en général a besoin de sécuriser ses approvisionnements en gaz, et la sécurisation passe bien sûr par la garantie des quantités nécessaires, mais aussi par la diversification des sources. La Russie a annoncé qu’en 2019 l’accord de transit à travers l’Ukraine ne serait pas renouvelé – je note d’ailleurs que M. Miller a dit il y a quelques semaines que ce n’était pas sûr – mais ce qui est vrai c’est que nous, Français, nous avons une relation très saine avec la Russie. Nous achetons du gaz russe avec la société Engie (anciennement Gaz de France), nous sommes très contents de cet accord à long terme avec la Russie, mais comme tous les pays d’Europe, nous observons que le marché du gaz commence à être excédentaire, que les prix baissent, et la loi du marché veut que vous essayiez de trouver le gaz le moins cher et le plus sûr là où il est.

Concrètement, la France ne s’interdit rien, comme tous les autres pays européens. Il y aura bien sûr du gaz russe qui continuera à venir par North Stream et probablement par Turkish Stream quand l’accord sera conclu. Il y aura du gaz américain lié à l’exploitation du gaz de schiste. Il y a du gaz qui transite par la Turquie, vous le savez, à travers le TAP. Il y aura du gaz, il y en a déjà, du Turkménistan. Et puis il y aura du gaz d’Iran quand les sanctions seront levées. La Turquie – je connais bien ce pays car j’y étais Ambassadeur avant – a vocation ou estime avoir vocation à être un hub énergétique. Donc il est probable que bientôt la Turquie sera au centre de cette toile. Mais ce n’est pas contre le gaz russe, pas du tout. Encore une fois nous avons des contrats qui sont très satisfaisants. Je peux même vous dire qu’Engie va fêter à la rentrée les 40 ans de sa relation gazière avec la Russie et nous allons faire une grande fête à Moscou.

Dernière question, sur la Grèce. En attendant les pourparlers iraniens à Vienne, M. Fabius a donné des conférences de presse concernant uniquement la crise en Grèce. Maintenant on entend de plus en plus parler de ce qu’on appelle les eurosceptiques. En Europe on comprend la nécessité d’exclusion de la Grèce de l’Union Européenne. Est-ce que Paris partage cette vision et jusqu’à quel point Paris est-elle prête à sauver la Grèce ?

J’ai aussi été Ambassadeur en Grèce donc je connais bien la question. La Grèce et la France c’est une vieille histoire d’amour. La France a parrainé l’entrée de la Grèce dans l’Union Européenne à la chute de la dictature. Le journal Le Nouvel Observateur a titré son dernier numéro « Jamais sans la Grèce. ». Je crois que ça traduit bien le sentiment des Français à l’égard de la Grèce. La Grèce a fait des erreurs. La France n’est pas responsable du surendettement grec. Mais la France a dit qu’il ne faut pas punir la Grèce, il faut aider la Grèce à se relever.

Nous croyons à la Zone Euro, nous croyons que la Grèce a sa place dans la Zone Euro, et nous souhaitons tirer des leçons positives du drame qui vient de se passer. Mais vous le savez le Président de la République a dit les choses très clairement : nous nous opposerons à la sortie de la Grèce de la Zone Euro, nous soutiendrons la négociation d’un accord qui permette d’apporter les financements nécessaires à la Grèce, c’est ce qui s’est passé, nous sommes favorables à une restructuration de la dette grecque, en contrepartie d’efforts que la Grèce doit faire et continuer à faire.

Mais la vraie leçon n’est pas là. La vraie leçon est qu’il faut continuer dans l’intégration de la Zone Euro. Le Président de la République a dit très clairement lors de sa conférence de presse le 14 juillet et depuis à deux reprises qu’il faut renforcer ce que nous appelons la gouvernance économique de l’Europe, en particulier de la Zone Euro, et il faut faire de la Zone Euro le cœur de la nouvelle Europe, y compris, a-t-il dit, pourquoi pas, en élisant un parlement de la Zone Euro. Alors, c’est vrai, il y a des gens dans différents pays d’Europe qui sont favorables à ce que la construction européenne s’arrête. Ce n’est pas le choix des autorités françaises et nous pensons que ce n’est pas le choix de la population française.

publié le 31/08/2015

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