Interview de l’ambassadeur Jean-Maurice Ripert à « Kommersant FM »

« Le format Normandie » met la pression sur Kiev dans le but de mettre en œuvre les accords de Minsk. L’Occident attend la même chose de la part de Moscou envers les républiques autoproclamées du Donbass. L’ambassadeur de France en Russie, Jean-Maurice Ripert, dans une interview exclusive l’a déclaré à notre commentateur politique « Kommersant FM » Dmitri Drize. Il a également félicité l’équipe du Portugal pour sa victoire et promis que le Brexit ne conduirait pas à l’effondrement de l’Union européenne.

— Le championnat d’Europe de football en France vient concrètement tout juste de se terminer. On ne peut malheureusement pas vous féliciter pour la victoire en dépit d’un beau spectacle de football. Malgré toute la critique envers la police, envers le système de sécurité, la France est parvenue à mener un championnat de bon niveau. Racontez-nous comment il a été possible de tenir la situation, de ne pas laisser passer de quelconques difficultés. Avec les supporteurs, il y a eu des difficultés de toute manière.

— Avant tout, je veux dire bravo à l’équipe du Portugal. L’Euro 2016 a été un tournoi plein de surprises. Les favoris n’ont pas gagné mais il faut être content du spectacle qui nous a été offert. Comme supporteur passionné de football, j’ai été très content que l’équipe de France devienne de plus en plus forte et dans deux ans, au championnat du monde de Russie en 2018, vous en serez convaincus vous-mêmes. Nous sommes très heureux que nous ayons pu conserver le caractère festif de l’Euro. Il n’y a pas eu de menaces terroristes. Nous avons eu des problèmes, durant les touts premiers jours de matchs, il y a eu des affrontements entre hooligans anglais et russes mais la situation a été normalisée très rapidement. Et, notamment, cela est devenu possible grâce à la magnifique coopération de la police française avec les polices de Grande-Bretagne et de Russie. Nous avons très bien coopéré avec le ministère des Affaires intérieures russe, avec le ministère de l’Intérieur, et je pense, pour le déroulé du championnat en 2018, il sera possible d’en tirer un grand nombre de leçons utiles. Bien sûr, les évènements sportifs doivent devenir un motif de fête et non une source de violence.

— En même temps que le football avait lieu le sommet de l’Otan, et, comme nous le savons, il s’est terminé de manière ambigüe pour la Russie. Il a été déclaré qu’il est nécessaire de contenir la Russie mais, pourtant, les portes sont ouvertes pour la Russie, l’Alliance est prête à coopérer avec la Russie. Nous savons que la France dans cette situation a occupé une position plus loyale envers la Russie. Comment, de votre point de vue, les relations entre la Russie et l’Occident, entre la Russie et l’Otan devraient-elles se former ? Jusqu’où la Russie peut coopérer avec l’Otan dans la lutte contre le terrorisme, dans la lutte contre les menaces communes ?

— La première chose qu’il est nécessaire de dire sur le sommet de l’Otan qui se termine c’est qu’il a montré une forte unité entre les membres de l’Alliance, avant tout en ce qui concerne la première et la plus importante menace : la lutte contre le terrorisme. Cette menace globale pèse sur tous et sur ce plan nous travaillons ensemble avec la Russie. Oui, dans un certain nombre de publications j’ai lu que la Russie se positionnait contre le communiqué de l’Alliance. Je ne comprends pas tout à fait cela. Il est clairement stipulé dans le communiqué qui a été adopté que l’Otan n’est pas et ne doit pas être une menace pour la Russie. Tous ont insisté sur le fait qu’il est nécessaire de mener un dialogue avec la Russie sur les questions de sécurité. Le Secrétaire général de l’Otan a été le premier à en parler.

Le président de la République François Hollande a déclaré clairement et sans ambigüité que la Russie n’est pas une menace mais un partenaire. La fermeté sur les principes ne nous empêche pas de mener un dialogue et de travailler ensemble.

Je pense que notre travail dans le cadre du format Normandie sert de bon exemple de cela. Nous ne cachons pas nos désaccords mais nous travaillons ensemble afin de surmonter ces désaccords. En ce qui concerne l’Otan, comme vous le savez, la France et l’Allemagne étaient parmi les plus fervents défenseurs de la nécessité de mener un Conseil Russie – Otan. La première réunion du Conseil Russie – Otan s’est tenue avant le sommet de l’Otan, le deuxième aura lieu mercredi ce qui confirme clairement notre aspiration au dialogue que je viens d’évoquer. De l’opinion de la France, il est nécessaire d’éviter la résurgence sur le continent européen de deux blocs distincts, c’est-à-dire, la France vise clairement à conduire un dialogue au plus haut niveau avec la Russie.

— Vous avez mentionné le format Normandie. Nous voyons que la situation en Ukraine ne s’améliore pas. Récemment il y a eu des affrontements marqués dans le Donbass, l’intensification des combats malgré le cessez-le-feu. La Russie accuse l’Ukraine du fait qu’elle n’honore pas les accords de Minsk, Kiev accuse Moscou de la même chose. Comment Paris voit la situation, d’après vous, comment peut-on y changer quelque chose ?

— C’est précisément en cela que réside tout le travail du « format Normandie », de l’Allemagne, de la France, de la Russie et de l’Ukraine ; c’est-à-dire la nécessité de surmonter les désaccords. Les accords de Minsk ont été signés, ils sont absolument clairs. D’un côté, il est nécessaire de créer les conditions pour la sécurité, il est nécessaire de mettre fin aux actions militaires, c’est le retrait des armes lourdes et le suivi de la part de l’OSCE. Nous souhaitons que la Russie exerce son influence sur les séparatistes dans le Donbass, à Donetsk et Lougansk afin qu’ils cessent les actions armées et, de notre côté, nous exerçons notre influence sur Kiev afin que les forces armées ukrainiennes observent le régime du cessez-le-feu.

En même temps, il est nécessaire de mener des élections dans le Donbass afin que soient élus les responsables qui mèneront des négociations sur le statut particulier et l’autonomie du Donbass. C’est précisément là qu’est le sens des accords de Minsk. Les négociations sont difficiles mais elles ne sont pas sans espoir. Nous nous trouvons en contact étroit avec les collaborateurs de l’administration du président Poutine, avec les collaborateurs du ministère des Affaires étrangères russe. Une délégation franco-allemande de haut niveau était présente la semaine passée à Moscou.

Les négociations progressent lentement mais elles progressent tout de même. Nous travaillons pour qu’avant la fin de l’été aient lieu dans le Donbass des élections démocratiques pour qu’enfin l’on puisse lever le régime de sanctions et continuer de travailler.

— Si je comprends bien, vous espérez que les élections dans le Donbass aient lieu avant la fin de l’été ?

— D’ici l’automne oui, c’est l’objectif. Je ne sais pas si cela sera possible mais nous faisons tout pour que cela devienne possible.

— Y a-t-il malgré tout un quelconque progrès ? Kiev et Moscou vous écoutent-ils, en tant que diplomate pouvez-vous évaluer la situation ?

— Il y a du progrès dans ce que l’on appelle la « loi sur les élections » pour l’organisation de ces élections. Ce doit être une loi ukrainienne mais cette loi doit être acceptée de manière effective par les dirigeants du Donbass. Et nous avançons justement selon le texte des accords afin d’exprimer les principes qui ont été acceptés par les pays-membres de l’OSCE. En même temps, nous travaillons pour assurer la sécurité du déroulé de ces élections, nous menons des négociations avec l’Ukraine, la Russie, l’OSCE, afin que les élections aient lieu dans une situation de sécurité maximale.

— Vous avez évoqué le régime de sanctions qui est en vigueur contre la Russie. La France historiquement était un des plus grands partenaires russes. Malheureusement, à cause des sanctions, nos relations ne se trouvent pas au meilleur stade. Comment voyez-vous les liens économiques de la Russie et de la France dans un contexte de sanctions, dans un contexte de relations pas très positives avec l’Occident ?

— Avant tout, mettons les points sur les « i ». Les sanctions ne sont pas une fin en soi. La France entend travailler à ce que les sanctions soient levées le plus vite possible et la condition pour cela est la pleine mise en œuvre des accords de Minsk. En accueillant le ministre français des Affaires étrangères, le président Poutine a déclaré que, malgré le régime de sanctions, malgré une situation difficile, malgré la crise en Ukraine, la crise économique en Russie, aucune entreprise française n’a quitté la Russie. D’ailleurs, la France est devenue le premier investisseur étranger en Russie après les pays dotés d’un régime de préférences fiscales : les îles Vierges, les Bermudes.

Parallèlement, il y a une réorientation de la position russe dans un certain nombre de secteurs et de domaines. En particulier, cela concerne le régime de substitution des importations qui peut permettre d’une certaine manière un développement de la coopération. Par exemple dans le secteur de la santé, dans le secteur agricole, les grands groupes français et les grandes compagnies françaises trouvent des partenaires russes, investissent, travaillent avec eux à la création d’entreprises, à la création de nouveaux emplois.

Dans le même temps, l’Union européenne reste le premier partenaire économique de la Russie, qui absorbe 50% des exportations russes et est à l’origine de 75% des investissements étrangers directs en Russie. Mais, bien sûr, un beau jour, il faudra lever les sanctions. Il sera également nécessaire que l’économie russe se relève afin que les cours pétroliers croissent mais en même temps il est nécessaire qu’en Russie commencent des réformes structurelles.

— La situation dans l’Union européenne est aussi loin d’être parfaite. Nous savons ce qu’il se passe en Grande-Bretagne. Qu’en pensez-vous, l’Union européenne se maintiendra-t-elle, ou ce qu’il s’est passé en Grande-Bretagne créera un effet domino et suite à cela d’autres pays organiseront des référendums similaires, notamment la France ? À quel point la France serait-elle disposée à une possible sortie de l’UE ?

— Depuis le moment de sa création, l’Union européenne a surmonté beaucoup de crises. Au départ, nous étions six membres, aujourd’hui 28, demain nous serons 27. Il reste 450 millions d’habitants qui sont déterminés à continuer à vivre et prospérer ensemble. Nous regrettons la décision de la Grande-Bretagne mais nous la respectons. Il est simplement indispensable que cette décision commence le plus vite possible parce qu’il n’y a rien de pire que l’incertitude, l’instabilité, aussi bien sur le plan économique que sur le plan politique.

En Europe et en Russie, comme dans le monde entier, nous assistons à un phénomène, la montée du nationalisme et du populisme. Tout cela passera. La croissance reviendra, l’emploi reviendra. La coopération européenne continuera à s’approfondir, probablement autour des membres-fondateurs de l’Union européenne. Sur le plan économique, nous approfondirons le fonctionnement de la zone euro par la création d’une union bancaire qui deviendra un véritable gouvernement économique de l’Europe. Probablement, nous progresserons vers l’intégration sur le plan de la politique étrangère de l’Europe et de la politique de défense. Cela sera difficile, cela sera lent mais le processus ne s’arrêtera pas pour autant.

publié le 15/07/2016

haut de la page