Interview de l’Ambassadeur au magazine du MEDEF Paris

"Il nous faut poursuivre le dialogue, renforcer nos relations et créer les conditions
d’une coopération pleine et entière"

Quelle est aujourd’hui la qualité des relations bilatérales entre la Russie et la France ?

Nous avons avec la Russie, et malgré des tensions parfois vives, des relations d’Etat à Etat très solides et ce dans tous les secteurs : politique, économique, institutionnel et culturel.

L’année 2016 marque le 50e anniversaire de la signature des grands accords de coopération scientifique et technique. 2017 marquera les 300 ans de la visite de Pierre le Grand en France, dont on considère qu’elle marque le début des relations diplomatiques entre la France et la Russie.

Le goût pour l’histoire et la fierté pour la culture nationale façonnent les relations franco-russes car nous sommes deux pays aux parcours singuliers, qui ont traversé ensemble des conflits terribles.

Si, pour notre part, nous sommes parfois enclins à un questionnement sur l’identité – dont nous savons qu’elle peut être multiple – les Russes, sont eux dans un processus complexe de définition des éléments qui pourraient forger une culture nationale faisant l’unanimité. La Fédération de Russie est en effet formée de centaines de peuples et d’un agrégat de nationalités. Le Ministère de l’Education russe se propose ainsi d’élaborer un manuel d’histoire unique permettant de (ré)concilier la modernité de l’un des Etats les plus puissants du monde avec son histoire, tsariste et communiste notamment. Tout ceci n’est pas simple, d’autant qu’il faut intégrer l’impact terrible qu’a représenté sur la vie quotidienne du citoyen, d’abord le stalinisme puis plus récemment l’effondrement de l’URSS.

Nous, européens, avons sous-estimé la brutalité de ces périodes, fascinés que nous étions par la puissance et la beauté de la Russie. En 1991, le pays s’est déstructuré. Dans cet effondrement, les structures sociales se sont trouvées soumises à un démembrement parfois violent et la population russe a beaucoup attendu de l’Europe, laquelle n’a pas pu délivrer ce que les russes espéraient.

Alors s’est enraciné un malentendu entre Européens et Russes, dont certains ont voulu tiré parti. Enfin, tout Russe porte en lui un paradoxe, qui est aussi celui de la société russe dans son ensemble : vouloir à la fois – ce qui est légitime – vivre dans une société prospère et ouverte tout en souffrant de l’obligation d’échanger des certitudes soviétiques, parfois rassurantes, contre les incertitudes d’un monde globalisé.

Nous, Français, avons aussi une tradition d’interventionnisme de l’Etat, cela ne nous rapproche-t-il pas des Russes ?

Effectivement, nous avons une tradition étatiste. Nous avons forgé, et c’est là notre originalité, une nation après avoir fondé un Etat. Nous avons de ce fait un dialogue plus facile avec les Russes qui ne nous rejettent pas comme étant de supposés idéologues d’un monde livré à un libéralisme pur et dur. Ils savent que nous ne refusons pas par principe pas l’intervention de l’Etat et que tout, pour nous, ne doit pas dépendre exclusivement de l’initiative privée.

Nous sommes donc, plus que d’autres, capables de faire passer des messages de manière confiante. Nous avons par ailleurs cet amour puissant de la culture de l’autre. Ainsi, pas un lycéen français n’ignore Tolstoï ou Tchekhov et pas un russe n’ignore Dumas ou Hugo. La France demeure l’un des principaux pays d’accueil des étudiants et chercheurs russes après l’Allemagne et les Etats-Unis et nous avons en permanence 5 000 à 6 000 étudiants russes sur le sol français ainsi qu’un accord unique, qui souligne notre proximité : nous sommes le seul pays d’Europe à avoir avec la Russie un accord de reconnaissance générale des diplômes et des qualifications.

Pour en venir à la crise ukrainienne, quelles sont les résolutions aujourd’hui engagées ?

La crise ukrainienne est évidemment un irritant très fort, car l’annexion par la force d’une portion du territoire du voisin est non seulement inacceptable mais illégale au regard du droit international et notamment des textes que la Russie, comme les Etats membres de l’Union européenne ont signés.

L’annexion de la Crimée par la Russie est ce qui a provoqué la réaction européenne car c’est contre ce type d’actes que l’Europe s’est construite. Il s’en est suivi des sanctions et un épisode de déstabilisation dans le Donbass, région où des populations russophones ont réclamé plus d’autonomie. Un conflit armé s’est alors déclenché entre les forces armées de la République d’Ukraine et des milices indépendantistes soutenues par Moscou.

Depuis plus de deux ans, le « format Normandie », qui rassemble la France, l’Allemagne, l’Ukraine et la Russie, mène des négociations qui ont abouti aux accords de Minsk le 12 février 2015, seule solution diplomatique de sortie de crise soutenue par tous les pays d’Europe et signée par la Russie et l’Ukraine.

L’Ukraine s’est engagée – en même temps que serait observé un arrêt effectif des combats sous contrôle de l’OSCE, y compris au Donbass – à amender sa constitution, à organiser des élections locales dans le Donbass dans le respect de la loi ukrainienne, à octroyer un statut spécial au Donbass, le tout accompagné d’une loi d’amnistie. Les termes sont connus, il faudra trancher avec une feuille de route et un calendrier précis : c’est l’objet des discussions actuelles, après le nouveau Sommet des Chefs d’Etat qui s’est tenu à Berlin le 19 octobre dernier.

De notre côté, nous poursuivons avec nos partenaires allemands des contacts à tous les niveaux et facilitons le dialogue entre l’Ukraine et la Russie pour pouvoir tenir des élections au Donbass au plus vite, dans le respect de la législation ukrainienne. Ceci permettrait d’enclencher un processus de levée des sanctions, qui ne sont pas une fin en soi et ne font de bien ni à l’économie russe, ni à l’économie française.

L’objectif est donc clairement de normaliser nos relations autant qu’il est possible ?

Oui, et j’insiste ici sur l’aspect européen car l’objectif, au-delà de la levée des sanctions, est que l’Europe et la Russie renouent un dialogue approfondi et retrouvent une coopération diversifiée. Il faut reprendre les grands projets tels que celui de « l’Europe de Lisbonne à Vladivostok » accepté par tous depuis 2000. C’est un projet magnifique pour cimenter une coopération sans laquelle il ne peut y avoir ni paix, ni sécurité, ni prospérité sur le continent européen.

Le Président Poutine a rappelé récemment qu’il avait parlé 25 fois au Président Hollande en 2015. Il y a donc un dialogue continue, bien qu’exigeant, malgré des tensions dont la décision du Président Poutine d’annuler sa visite à Paris le 19 octobre dernier en est une expression forte.

Côté européen, la France, l’Allemagne et l’Italie se sont particulièrement mobilisées pour remobiliser l’Union européenne dans le contexte du Brexit. C’est à cette Europe que nous devons proposer aux Russes de s’associer en toute confiance, non sans les avoir convaincus préalablement qu’elle n’avait aucune volonté agressive et qu’il faut, pour ce faire, rompre avec la culture du rapport de force.

Soyons clairs : nous ne transigerons pas sur les valeurs sur lesquelles sont fondées l’Union européenne – pourquoi le ferait-on ? – pas plus que sur le droit dont doivent disposer tous les peuples et les Etat du continent européen de décider librement à quelle alliance ils veulent appartenir et de quelles nature doivent être leurs relations avec l’Union européenne.

Quels sont les éléments factuels qui expliquent la crise économique russe actuelle ?

La crise économique russe n’est pas liée aux seules sanctions et contre sanctions, mais également à l’effondrement du cours des hydrocarbures, qui a entrainé un effondrement du rouble, une crise de l’investissement et une baisse brutale de la consommation des ménages.

La croissance économique s’est arrêtée nette en 2015 avec -3,7 %. En 2016, la situation s’est un peu rétabli bien que la croissance reste négative (autour de -1 %). La sortie de récession est attendue pour 2017, un schéma sur lequel tous les prévisionnistes s’accordent. Dans ce contexte, même si elles ont réduit la voilure, les entreprises françaises qui ont toutes subi la crise de plein fouet, ne sont pas parties. Un constat qui a beaucoup impressionné le Président Poutine. Ainsi, loin de se désengager, Renault – qui avec Nissan et Lada représente 35 % du marché russe – a par exemple choisi de prendre en main l’avenir d’Avtovaz, premier constructeur automobile russe, en montant au capital de façon très sensible, certainement avec l’accord du gouvernement russe. Les banques françaises sont aussi restées, au premier rang desquelles la Société Générale, 6e banque russe pour les dépôts.

Pourtant, les entreprises françaises agricoles et agroalimentaires sont affectées par l’embargo russe sur certains produits agroalimentaires qui s’est ajouté à différents embargos sanitaires et phytosanitaires. Ce fut tragique, notamment pour les éleveurs bretons de porcs car leurs exportations vers la Russie se sont arrêtées net du jour au lendemain. Les entreprises françaises continuent toutefois d’investir dans l’agroalimentaire car elles savent que, à terme, l’investissement dans le secteur agricole est prometteur notamment dans les industries de transformation : produits laitiers, mise en conserve, céréales, etc. Nous espérons donc vivement pouvoir négocier la levée de ces embargos qui font beaucoup de tort à certaines filières.

A quelles conditions peut-on aujourd’hui investir en Russie ?

C’est bien évidemment un pari gagnant à moyen et long terme, mais à certaines conditions : il faut bien choisir son secteur et ne pas improviser. Il est essentiel en effet de bien connaitre le marché russe, qui a ses spécificités propres. Les Russes veulent ce qu’il y a de meilleur notamment en matière technologique et la France est, sur ce terrain, très bien placée. Il faut par ailleurs un partenaire ou un distributeur russe choisi avec prudence. Business France est, à ce titre, à la disposition des hommes d’affaires. Enfin, il faut veiller à ne pas négliger les régions russes, notamment les « villes millionnaires » (une quinzaine de villes d’environ 1 million d’habitants), qui constituent des marchés intéressants. Les Russes cherchent à promouvoir les co-investissements dans nombre de secteurs dont celui de la santé. Ainsi certains laboratoires privés russes sont intéressés par un rapprochement avec des laboratoires français pour développer des médicaments ou créer des centres de recherche. La cosmétique est aussi un segment intéressant, les produits de beauté français en Russie représentant 70 % du total des ventes du secteur.

Par ailleurs, Auchan ouvre en novembre 2016 son centième hypermarché en Russie. L’énergie est aussi là avec Total, EDF et Engie. Ces deux derniers investissent beaucoup dans l’efficacité énergétique, secondés, sur un autre segment, par des entreprises comme Saint Gobain, qui travaille sur l’isolation et l’équipement des bâtiments. Tout ceci permet de nicher des startups françaises, et nos grandes entreprises sont prêtes, avec la CCI France Russie, à les héberger pour les accompagner.

Enfin les énergies renouvelables sont un secteur dans lequel tout reste à faire en Russie, qui est pourtant, après le Canada, le plus gros producteur au monde d’hydro-électricité. La Russie a ratifié l’Accord de Paris au titre de la lutte contre le réchauffement climatique et les nouvelles générations commencent à s’intéresser aux problématiques de transition énergétique. Cela étant, il ne saurait y avoir de prise en charge de ces questions sans une prise de conscience des citoyens, des ONG, des collectivités et enfin du monde des affaires. Nous observons qu’il y a encore de la difficulté de la part de la société civile à structurer son action. Or, il ne faut pas tarder car la Russie est un des pays les plus touchés par le changement climatique et le réchauffement du permafrost dont les conséquences, notamment médicales, liées à la réapparition de virus vieux de centaines d’années, sont encore inconnues.

Il y a en somme énormément de possibilités de collaboration et d’investissement si on ne se trompe pas. En 2015, la France était d’ailleurs le premier investisseur étranger en Russie (hors pays à « fiscalité attractive ») et va le rester en 2016, car il n’y a pas de solution pour l’économie russe si elle tourne le dos à l’Union européenne. Les Russes savent pertinemment qu’ils ont besoin de l’investissement européen, notamment pour bénéficier de transferts de technologie, même s’ils souhaitent légitimement que cela profite aussi à leurs entreprises.

2016-2017 connait une « année franco-russe du tourisme culturel », qu’en attendez-vous ?

L’objectif est double : touristique d’abord car en raison de la crise économique le secteur est plus que morose et la France reste une destination chère. Il faut expliquer aux Russes que le tourisme en France ne se limite pas à Paris, Courchevel ou Cannes et, en parallèle, il nous appartient d’attirer des touristes français en Russie.

Nous avons un savoir-faire important à partager en particulier dans le tourisme thématique que nous voulons promouvoir auprès des russes – notamment en développant l’appellation Les plus beaux villages de Russie – mais aussi dans le tourisme vert, culturel, oenologique, gastronomique, sportif, etc. La gastronomie c’est aussi les arts de la table et la possibilité ici de faire connaitre nos plus belles marques. Il y a un vrai plaisir à travailler ensemble sur ces secteurs et de plus en plus de PME viennent nous voir.

Sur le volet culturel, il y a clairement une continuité des échanges. En plus de nos Instituts Français de Moscou et de St Pétersbourg, nous avons treize Alliances Françaises et nous en ouvrirons deux autres en 2017 car la demande d’apprentissage du français reste forte. Nous avons par ailleurs quatre festivals de cinéma français dans toute la Russie et, lors du festival de théâtre Tchekhov, l’un des plus importants au monde, cinq spectacles sur les 21 présents étaient français.

Il y a par ailleurs, à la Fondation Louis Vuitton à Paris cet automne 2016, l’exposition de la grande collection Chtchoukine qui, nationalisée après la révolution russe et répartie entre le Musée des Beaux-Arts Pouchkine de Moscou et le Musée de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg, sera ici présentée pour la première fois dans son ensemble à l’étranger.

Le Musée Pouchkine de Moscou accueille une magnifique exposition Albert Marquet, après avoir reçu une exposition du musée du Quai Branly / Jacques Chirac sur le fleuve Congo. Elle a permis de mettre en lumière la puissance de la francophonie et de souligner combien elle était fondée sur le partage de notre langue et de notre culture car nous savons que c’est en s’ouvrant que l’on répand son influence et que l’on s’affirme comme une grande nation.

Enfin, à noter le don exceptionnel de 250 oeuvres d’art contemporain russe (1950-2000) au Musée d’art contemporain de Beaubourg Georges Pompidou, financé notamment par la Fondation Potanine, et un extraordinaire projet pour mars 2017 : une exposition des vitraux de la sainte Chapelle de Paris dans l’une des cathédrales du Kremlin.

Vous le voyez, le dialogue, les échanges et la coopération franco-russe restent à un niveau exceptionnel, digne de la profondeur et de l’ancienneté de l’amitié entre nos deux pays et nos deux peuples…

❚❚Entretien réalisé le 9 novembre 2016

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publié le 27/12/2016

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