J-M. Ripert : la France veut travailler avec la Russie

« Faut-il espérer une amélioration des relations entre Moscou et Paris après les élections, des sanctions pourraient-elles prises à l’encontre de la Russie en raison de la situation en Syrie et qu’est-ce qui empêche le règlement de la situation dans le Donbass ? ». L’ambassadeur Jean-Maurice Ripert répond aux questions de la correspondante spéciale de RIA Novosti Maria Kiseleva.

En Avril prochain, la France choisira son nouveau président. Les candidats à la magistrature suprême se montrent assez chaleureux à l’égard de la Russie et parlent de leur intention de développer le dialogue avec les partenaires russes. S’agit-il d’une rhétorique pré-électorale ou est-ce qu’un véritable changement s’est produit en France dans le sens de la normalisation du dialogue avec Moscou ?

Tous les Français aiment la Russie, mais cela ne signifie pas que nous soyons obligés d’être d’accord sur tout avec la Russie. Je suis certain qu’il y a énormément de choses en France avec lesquelles vous n’êtes pas d’accord. La Russie défend ses intérêts, la France les siens. Je tiens à souligner que le dialogue franco-russe reste significatif à tous les niveaux. Le président Poutine a déclaré lui-même que durant l’année 2015 il avait rencontré et communiqué par voie téléphonique 25 fois avec le président Hollande. Je ne pense pas qu’il y ait beaucoup de chefs d’Etat avec lesquels votre leader dialoguerait plus.

Au cours de ces deux dernières années, environ la moitié du gouvernement français s’est rendue en Russie. Rien que le mois dernier sont venus à Moscou notre ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche scientifique ainsi que le ministre de l’Economie et des Finances. Nous collaborons activement avec la Russie dans le domaine de la culture. Deux expositions russes exceptionnelles ont actuellement lieu à Paris, il s’agit de la collection de Chtchoukine venu de l’Ermitage et du musée Pouchkine ainsi que des œuvres d’art contemporain au Centre Pompidou. L’année prochaine, seront exposés à Moscou les vitraux de la Sainte-Chapelle, qui sont des œuvres d’art uniques du moyen-âge.

Mais il existe entre nous des différences sur certaines questions diplomatiques, il s’agit de la Syrie et de l’Ukraine. Cependant, nous travaillons ensemble pour surmonter ces différends. Nos ministres des affaires étrangères se sont réunis quatre ou cinq fois depuis septembre. Il y a des sujets sur lesquels nous sommes d’accord, comme la Libye, la lutte contre le terrorisme ou encore contre le réchauffement climatique. Ce que je veux dire, c’est que les hommes politiques qui affirment qu’il faut dialoguer avec la Russie ont totalement raison. Et c’est exactement ce que nous faisons.

Mais avant le thème de la Russie n’était pas autant abordé dans une campagne électorale en France…

Je ne veux en aucun cas diminuer l’importance de la Russie sur la scène internationale, c’est un très grand, un immense pays. Mais les thèmes les plus importants de la campagne sont tout de même le chômage, la protection sociale et l’éducation. Les gens sont préoccupés avant tout par la situation dans leur propre pays. Actuellement, la France connaît un une croissance ralentie. La situation économique s’améliore, le taux de chômage diminue, mais pas très rapidement. En France, il y a encore deux thèmes qui suscitent une vive inquiétude, c’est la lutte contre le terrorisme et l’avenir de l’Union européenne. En un an et demi, le nombre de victimes du terrorisme en France s’élève à 230 personnes.

Les autorités des Etats-Unis ont accusé la Russie d’ingérence dans l’élection présidentielle américaine. À Moscou, ces accusations ont été démenties à plusieurs reprises. En Allemagne, où se dérouleront en septembre prochain des élections législatives, les autorités ont également déclaré leurs préoccupations. Existe-il au niveau de votre gouvernement des craintes que la Russie puisse de quelque manière que ce soit s’ingérer dans la campagne électorale française ?

Il faut poser ces questions aux ambassadeurs des Etats-Unis et d’Allemagne. La seule chose primordiale pour nous c’est le respect de la démocratie, qui est un point fondamental pour l’existence de l’Union européenne. Nous devons veiller à la défense des valeurs de la démocratie contre toute menace, particulièrement le terrorisme, et nous ne pouvons pas laisser quoi que ce soit affaiblir nos valeurs démocratiques. Quand je parle de terrorisme, je parle de ce même terrorisme contre lequel nous combattons ensemble avec les Russes.

La Russie et la France ont préparé pendant plusieurs mois la visite du président de la Fédération de Russie, Vladimir Poutine, à Paris. Mais cette visite n’a finalement pas eue lieu. La France prévoit-elle de renouveler son invitation ?

C’est déjà fait. Le président Poutine a décidé de ne pas venir à Paris en octobre dernier. Le président Hollande l’avait invité à participer à une séance de travail consacrée à la Syrie au palais de l’Elysée. Le président Poutine a choisi de renoncer à cette invitation. Mais de toute évidence l’invitation reste toujours en vigueur. Les deux dirigeants se connaissent bien l’un l’autre. Hier, le président de la République Française a transmis au président Poutine un message dans lequel il a exprimé la profonde émotion de la France et sa solidarité suite au meurtre de l’ambassadeur russe en Turquie. Personnellement, j’ai été profondément choqué par ce qui s’est passé, parce je connaissais l’ambassadeur Karlov à l’époque où je travaillais moi-même comme ambassadeur en Turquie. C’était un homme extrêmement sympathique, bon vivant et très bon diplomate. Nous sommes unis dans la lutte contre toute forme de terrorisme.

Pour en revenir à votre question, je pense que 2017 peut être une très bonne année pour accomplir une telle visite, car nous célèbrerons justement le 300ème anniversaire de la Grande ambassade de Pierre Ier à Paris, qui est à l’origine de l’établissement des relations diplomatiques entre la France et la Russie.

Mais la France continue d’insister pour que le principal sujet de cette visite soit la Syrie ?

A ce moment-là, en octobre, il était difficile de parler d’autre chose. À Alep, des milliers de civils sont morts – femmes, enfants, vieillards. Tous les hôpitaux d’Alep-Est ont été rayés de la surface de la terre. Les rares convois humanitaires que le régime laissait passer ne contenaient ni médicaments ni produits médicaux. Il y a eu des tentatives pour faire passer des convois humanitaires de la Croix-Rouge et des Nations Unies avec des médicaments, mais ceux-ci ont été déchargés par les autorités syriennes. Le gouvernement syrien disait la chose suivante : nous ne voulons pas que les combattants d’Alep bénéficient d’une assistance médicale, nous ne voulons pas qu’ils soient soignés. Tous les hôpitaux ont été détruits, tous.

La France estime qu’à Alep, ont été commis de très graves crimes de guerre. Nous exprimons notre satisfaction du fait que, ce mercredi, l’Assemblée générale des Nations Unies ait à une écrasante majorité adopté une résolution relative à la création d’une commission chargée d’enquêter sur tous les crimes de guerre. Mais de cela aussi nous avons besoin de discuter.

C’est d’ailleurs avec la Russie que nous avons mené des négociations sur une résolution humanitaire, qui a été adopté il n’y a pas longtemps par le Conseil de sécurité de l’ONU. C’est une initiative française qui a permis aux Nations unies d’entrer dans Alep afin de permettre l’évacuation de la population civile. Bien sûr, nous voulons travailler avec la Russie et avec d’autres partenaires pour mettre fin à la guerre. Et Moscou est d’accord avec cela. Même si aujourd’hui nous ne sommes pas d’accord sur des mesures concrètes, sur ce que nous devons faire, nous sommes d’accord quant à la nécessité de travailler ensemble. Nous sommes guidés par la même volonté d’éradiquer le terrorisme.

Compte tenu du fait que les accusations de l’Occident sur les crimes de guerre en Syrie concernent principalement le gouvernement de Damas et à la Russie, cela signifie-t-il que la décision de l’Assemblée générale est dirigée contre la Fédération de Russie et les autorités syriennes ?

Absolument pas. En vertu de la résolution, l’enquête devra porter sur tous les crimes commis par toutes les parties au conflit. On ne peut pas tirer sur la population civile, sur les convois humanitaires ou sur les hôpitaux. Malheureusement, dans une situation de guerre, les crimes sont commis par toutes les parties. Le comité d’enquête devra justement étudier tout ce qu’il s’est passé. Encore une fois je le répète : cela concerne tous les crimes commis en Syrie.

Il est important de souligner également le problème particulier de l’utilisation des armes chimiques. Un mécanisme qui permet de mener des enquêtes sur les cas de recours à des armes chimiques a notamment été créé avec le consentement de la Russie. Et dans le rapport de ce Comité sont justement clairement décris le rôle joué par les forces armées du gouvernement syrien dans leur diffusion et leur utilisation. Et le Président français a justement dit que ces crimes ne devaient pas rester impunis et que les auteurs de ces actes devaient être traduits en justice. Cette discussion a lieu au Conseil de sécurité de l’ONU. J’espère que nous parviendrons à un accord sur le mécanisme de suivi de cette situation. Il faut bien appeler les choses par leurs noms. Il s’agit d’actes commis par des unités régulières de l’armée syrienne, qui a intentionnellement utilisée des armes chimiques contre la population civile.

Précédemment, certains pays occidentaux, dont la France, ont déclarés qu’ils étudiaient la possibilité d’imposer des sanctions contre la Fédération de Russie dans le cadre de la situation en Syrie. Mais à l’heure actuelle, ce discours n’est plus entendu. La France a-t-elle renoncée à cette idée ?

Nous voulons que l’ONU décide de l’introduction des sanctions contre ceux qui sont responsables de l’utilisation d’armes chimiques. Cela dépendra des résultats de la négociation et de la décision des Nations Unies. Ce n’est pas la France qui décidera seule et ce ne sont pas des sanctions contre la Russie. Nous proposerons à nos partenaires du Conseil de sécurité l’adoption de certaines mesures après les conclusions de l’enquête.

De quelles mesures s’agit-il ?

Nous verrons, la réflexion ne fait que commencer. Mais généralement, les sanctions visent soit des personnes précises, soit des organisations, des groupes de personnes. Il est également possible d’imposer l’interdiction de certains types d’échanges commerciaux.

Les hommes d’affaires français venant en Russie affirment la nécessité de lever les sanctions européennes imposées à l’égard de la Russie. En Allemagne, il y a environ six mois, une initiative visant à lever progressivement les sanctions contre la Russie a été formulée. Cette idée rencontre-elle un soutien en France ?

En ce qui concerne l’Ukraine, nous voulons tous que les sanctions soient levées. Ces sanctions sont dommageables non seulement pour la Russie, mais également pour l’Ukraine et pour l’Europe. Cependant, les sanctions ne peuvent être levées tant que les accords de Minsk ne seront pas mis en œuvre. Les discussions se poursuivent au niveau des experts, des conseillers de la Chancelière et des Présidents, des ministres des affaires étrangères ainsi qu’au niveau des chefs d’Etat et de gouvernement. Malheureusement, les progrès obtenus sont très limités. A ce jour, les parties n’ont pas établi entre elles une relation de confiance.

Les pays du « format Normandie » travaillent à la résolution de la crise ukrainienne depuis plus de deux ans déjà. Le temps n’est-il pas venu d’introduire un nouveau mode de règlement de la crise ?

Pour l’heure, il n’y a pas lieu de mettre de nouvelles initiatives à l’ordre du jour. Nous considérons toujours que les accords de Minsk sont de bons accords. Pour l’instant, il n’y a pas d’alternative à ces accords. Cependant, nous sommes inquiets du regain des tensions et de la violence. On note des échanges de tirs entre l’armée ukrainienne et ceux que la Russie nomme « rebelles » et que nous nommons « séparatistes ». Nous voulons obtenir un cessez-le-feu et l’échange de prisonniers ainsi que la poursuite des livraisons d’eau et d’électricité au Donbass.

Mais la Russie et l’Ukraine interprètent différemment les accords de Minsk. Par exemple, la Russie est qu’il est indispensable de procéder d’abord à des élections locales et seulement ensuite de transférer à Kiev le contrôle de la frontière russo-ukrainienne. Tandis que les autorités ukrainiennes pensent exactement l’inverse…

C’est justement pour trouver une issue à ces situations complexes que l’on a besoin de diplomates. La France et l’Allemagne ont élaboré une feuille de route comportant de « petits pas » qui permettront de sortir de cette situation. Cependant, Paris et Berlin ne sont que des médiateurs.

Dernièrement, le Ministère de la défense russe a confirmé dans un communiqué de presse le déploiement des missiles mobiles « Iskander-M » dans la région de Kaliningrad. La France pense-t-elle que l’installation de ces missiles russes dans la Baltique constitue une menace directe pour sa propre sécurité ?

Nous avons suivi avec attention le déploiement de ces systèmes de missiles. Naturellement, cela ne constitue pas une menace directe pour la France, mais nous sommes préoccupés par l’accroissement des tensions sur le continent. C’est pourquoi nous voulons exprimer notre satisfaction au sujet de la tenue pour la troisième fois cette année d’une réunion du Conseil OTAN-Russie au niveau des représentants permanents. Cependant, chacun regarde l’autre avec méfiance : la Russie considère l’Alliance comme une menace tandis que l’OTAN pense que la menace vient de Moscou. Dans la mesure où la France est membre de l’OTAN, je peux affirmer qu’en France personne n’a l’intention d’utiliser l’alliance comme une menace envers la Russie ou dans le but de contribuer à un quelconque changement de régime dans votre pays. Néanmoins, il est indispensable que la Russie et l’OTAN dialoguent et travaillent davantage ensemble à l’apaisement des tensions.

Vous êtes d’une manière ou d’une autre en contact avec les hommes d’affaire français. A quels problèmes les entrepreneurs français se heurtent-ils en Russie ?

En effet, je les rencontre souvent. Nous nous voyons dans le cadre de rencontres bilatérales ou bien d’organisations organisations telles que la chambre de Commerce franco-russe notamment. Cette organisation est très active et compte environ 700 entreprises français. Il est important de souligner que 38 des 40 plus grands groupes français sont présents en Russie.

Il y a plusieurs séries de problèmes dont ils discutent avec moi. En premier lieu, le ralentissement de la croissance russe, assez fort en 2015 (- 3,7%) et moindre en 2016, environ -1%. Ce ralentissement concerne par exemple les biens de consommation, l’automobile et l’électroménager. La faiblesse du rouble a pesé sur le pouvoir d’achat des Russes. Nous espérons que la situation va s’améliorer, car la Banque centrale de Russie nous indique qu’elle s’attend à une légère croissance en 2017 et que la croissance sera plus significative en 2018. C’est justement ce qui explique que pas une seule entreprise française n’ait quitté la Russie.

En second lieu, il s’agit des problèmes liés aux sanctions et aux contre-sanctions. Ces dernières ont moins touché les grandes entreprises qui ont suffisamment de ressources propres pour financer leur développement ; les petites et moyennes entreprises ont davantage souffert car elles n’ont pas la possibilité de trouver des financements de plus de 3 mois sur le marché international.

Enfin, le troisième problème est le climat des affaires : la complexité de la législation, les barrières non-tarifaires, dans certains cas la corruption. Sur toutes ces difficultés, nous travaillons en étroite collaboration avec les autorités russes. En règle générale, nous parvenons à résoudre les problèmes existants. Le Ministère de l’industrie de la Fédération de Russie, M. Denis Mantourov, ainsi que l’Ombudsman pour les entreprises, Boris Titov, nous apportent une aide très concrète.

Cependant, je souhaiterais souligner que la tendance actuelle est à l’accélération des échanges commerciaux entre la France et la Russie. Et le plus important, est qu’en Russie sont toujours présents des investissements français majeurs, grâce auxquels la France demeure, depuis 2015, le premier investisseur dans votre pays. La France investit dans l’agriculture, dans l’automobile, la santé et les nouvelles technologies. La France est le pays européen qui compte le plus grand nombre de start-up, plusieurs d’entre elles coopèrent avec des start-up russes.

En ce qui concerne le troisième sujet de plainte que vous avez rappelé, voyez-vous des signes d’amélioration, la corruption a-t-elle diminué ?

Oui, en effet. Je pense qu’il y a une volonté des dirigeants russes de favoriser les investissements étrangers en Russie. Sans aucun doute, la justice russe prend de plus en plus au sérieux la question de la justice et de l’équité dans le milieu des affaires. En ce qui concerne la transparence, selon les indicateurs de l’organisation Transparency International, la Russie progresse chaque année de 4 à 5 places.

Quelle est la position de la France concernant les entrepreneurs français qui souhaitent travailler en Crimée ?

Nous ne reconnaissons pas l’annexion de la Crimée, nous la considérons comme illégale et il existe une décision de l’Union européenne qui interdit d’importer des biens en provenance de Crimée au sein de l’Union européenne et d’investir en Crimée. C’est pourquoi il ne peut être question d’avoir des activités commerciales avec la Crimée.

Lire la version en russe sur le site de RIA Novosti

Photo : M. Schults

publié le 18/01/2017

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