Interview : Julien Nicolas, en charge des programmes d’accélérations à Numa Moscow, pôle d’innovation français à Moscou

Le BVST-Russie est allé s’entretenir avec Julien Nicolas, en charge des programmes d’accélérations à Numa Moscow, un pôle d’innovation français à Moscou.

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Bulletin de Veille Scientifique et Technique (BVST) : Pouvez-vous nous expliquer le concept de NUMA, ses programmes, ses cibles et ses objectifs ?
Julien Nicolas (J.N) : Numa est un pôle d’innovation qui a été créé il y a 15 ans en France. Fonctionnant sous la forme d’une association depuis ses débuts, Numa est devenu une entreprise cette année. Nous avons récemment levé 1 million d’euro via un financement participatif pour nous étendre à l’internationale. Numa Moscou a été le premier hub à s’ouvrir à l’étranger, rapidement suivi par Bangalore (Inde) et Casablanca (Maroc). Nous comptons ouvrir plus de 15 hubs à l’étranger d’ici 2019.
Nous sommes une plateforme voulant réunir le maximum de startupeur, d’entrepreneurs, de grands groupes et d’experts ; soit tous les acteurs qui gravitent autour de l’innovation. Il faut comprendre Numa comme une place de marché ou les gens se rencontrent. Un petit startupeur va pouvoir rencontrer un grand patron ou un investisseur autour d’un café. La force de Numa c’est d’unir tous ces acteurs pour échanger, et que naisse l’innovation.

BVST : Pourquoi avoir choisi de s’implanter à Moscou ?
J.N : L’écosystème russe est en pleine expansion. Le modèle startup commence à germer dans les mentalités. Il y a beaucoup de choses à faire et il faut montrer qu’il est possible de monter son entreprise en Russie. Il y a beaucoup de talent en Russie, c’est une mine d’or inexploitée. Les gens n’ont pas conscience qu’ils peuvent vendent leurs produits ou leurs talents à d’autres gens qu’aux grands groupes.

BVST : Pouvez-vous nous présenter votre programme d’accélération ?
J.N  : Le programme dure 6 mois et est entièrement gratuit. Nous donnons accès à une base de mentors et d’experts qui viennent pour coacher les startups dans leurs business model. D’autres experts peuvent intervenir sur le code, l’interface utilisateur, mais de manière plus ponctuelle. Le but ultime étant de les préparer pour leur développement à l’internationale. On travaille à la base de leur business modèle pour qu’ils puissent trouver leurs premiers clients et des investisseurs, puis s’étendre à l’internationale et faire des profits.

BVST : Quelles sont les critères d’éligibilité à votre programme d’accélération ?
J.N : Nos critères sont assez vastes, néanmoins nous avons 3 principaux points sur lesquels nous ne dérogeons pas : nous n’acceptons que des équipes, car quelqu’un de seul aura plus de chance d’échouer ; il faut qu’il y ait déjà un prototype viable car nous nous positionnons plus sur le développement du business que sur celui du produit ; enfin il faut que leur projet soit exportable, c’est-à-dire que ce soit un projet globale, même si dans un premier temps on se développera sur le marché russe).

BVST : Quelle est la procédure de sélection des projets ?
J.N : Les gens déposent leur dossier sur notre plateforme sur internet. Nous faisons un premier screening avec les membres du jury composé de l’équipe Numa et de nos partenaires, puis une première sélection en short-list. Ensuite les candidats sont interviewés individuellement, puis nous organisons une finale où ils présentent leurs projets tour à tour

BVST : Vous avez reçu une centaine de candidature, voyez-vous se dessiner des tendances, des thèmes qui sont plus souvent abordés dans les projets ? Dans quels domaines les russes innovent ? Est-ce différent de ce qu’ont fait à Paris ? Ou en Inde ?
J.N : Les russes sont plus techniques que les français. C’est aussi beaucoup plus orienté B2B, avec des projets de niche et des technologies qui répondent à des besoins très précis. A Paris la tendance est plus B2C, calqué sur le modèle américain. Ceci étant dit, toutes les industries sont représentées, de l’industrie biomédicale aux énergies renouvelables, c’est assez éclectique, même si il y a une majorité de projets IT et informatiques.

BVST : Des projets qui vous ont-t-il particulièrement marqués dans les candidatures que vous avez reçu ?
J.N
 : Il y a eu un projet particulièrement intéressant, mais que nous n’avons pas retenu car il demandait un investissement initiale trop important : une batterie de téléphone qui se recharge en moins de 10 min. C’est une vraie technologie de disruption, et il suffit d’avoir un gros client comme Apple ou Samsung pour réussir son pari, mais il faut des millions d’euros d’investissement en amont pour développer cette technologie.

BVST : Ou en est le programme aujourd’hui ?
J.N
 : Le programme a commencé il y a 3 semaines [1], et 9 projets ont été sélectionnés sur une centaine de candidature.
Nous avons organisé un premier évènement, un concours de pitch, qui a permis à de nouveaux projets de se faire connaitre auprès des investisseurs et de l’écosystème russe.

BVST : De quels pays sont issus vos mentors ?
J.N
 : Il est international. Il y a un échange de ressources entre les différents bureaux de Numa. A la fin du programme, les startups vont passer une semaine à Paris pour découvrir l’écosystème français et avoir une première expérience sur le terrain.
Numa était très français au début, mais aujourd’hui sa dimension est essentiellement internationale. En Russie aucun organisme ne s’occupe vraiment de développer les startups à l’internationale. Il y a de très bon accélérateur qui développe des startups russes pour le marché russe, mais ils leur manquent encore de contacts et une véritable porte d’entrée sur le marché internationale.

BVST : Pourquoi vous êtes-vous spécialisé dans le l’accélération de projets IT ?
J.N
 : Numa se focalise sur les projets technologiques et ITs. Tout simplement parce qu’en 6 mois, les délais sont trop court pour développer des projets en biotechnologies ou hardware par exemple. En informatique les délais sont beaucoup plus courts. Les investissements sont aussi beaucoup moins lourds que dans les autres domaines.

BVST : Financez-vous directement les startups ?
J.N
 : Nous faisons tout pour que nos startups trouvent des investisseurs, mais nous proposons aussi des aides.

BVST : Vous avez des contacts avec les agences de moyens russes, comme la FASIE par exemple. Collaborez-vous avec d’autres agences ?
J.N
 : Les financements publics représentent la majorité de nos financements. Pour les financements privés, le fait d’être associé à Skolkovo fait qu’on accède à la cinquantaine de partenaires financiers habilités. Ce qui est important, c’est qu’on est vraiment sur un partenariat avec eux. Ils apportent des choses que nous n’apportons pas. Par contre ils ne font pas d’accélération, et ils sont très contents de pouvoir nous amener des startups pour qu’on puisse les coacher. Skolkovo à récemment épuré sa masse de résident d’environ 200 projets (projets qui ne faisaient pas de chiffre d’affaire par exemple).
Au début, beaucoup d’incubateurs se concentrent sur le volume et l’acquisition, et moins sur la qualité. Aujourd’hui Skolkovo a gagné sa légitimité par le volume et se concentre sur la qualité.

BVST : Etes-vous en relation avec la Mairie de Moscou, qui possède par ailleurs un département innovation ?
J.N
 : Nous sommes actuellement en discussion avec eux pour créer une plateforme de recrutement de l’innovation, une sorte de job-board pour les startups. Dès l’année prochaine nous souhaiterions créer un salon de l’innovation en partenariat avec plusieurs grand incubateurs de Moscou, afin d’évaluer la demande. Si les résultats sont encourageants la Mairie de Moscou serait alors prête à créer une plateforme en ligne.

BVST : Pouvez-vous nous présenter les autres incubateurs présents à Moscou ?
J.N
 : Ceux qui marchent le mieux en Russie, ce sont Frii et la MEF (Maison des entrepreneurs français), pour les startups russes et le marché russe. A un autre niveau il y a également Skolkovo [2], qui a vraiment développé la culture de entrepreneuriat et des startups en Russie.

BVST : Justement à propos de Skolkovo, comment collaborez-vous avec eux ?
J.N
 : Nous avions déjà des contacts avec eux avant que le bureau de Numa n’ouvre à Moscou. Le directeur de l’innovation de Numa était venu à Skolkovo pendant le Startup Village en guest-speaker. De plus, toutes nos startups sont inscrites pour être résidentes à Skolkovo, car cela donne accès à un réseau de mentors qui ne peut être que bénéfique.

BVST : Sur l’écosystème de l’innovation en Russie, quels sont les avantages et inconvénients, par comparaison avec la France par exemple ?
J.N
 : Les pôles d’innovation sont assez hermétiques, il n’y a pas beaucoup d’échanges, alors qu’en Europe ces échanges (de mentors, de conseils, d’évènement fait en collaboration) se font assez naturellement ; la Russie pèche un peu de ce côté-là. Néanmoins beaucoup de choses se font en Russie et pas qu’à Moscou, on trouve des perles partout.

BVST : Avez-vous des partenariats avec des organismes situés en région ?
J.N
 : Nous essayons bien sûr de trouver des partenaires régionaux. Kazan, par exemple, est un important pôle régional d’innovation, et nous réfléchissons à la forme de synergie que nous pourrions créer entre Kazan et Moscou ; l’idéal serait peut-être de créer un Numa Kazan.
Les régions sont vraiment au centre de notre politique ; par exemple, ce weekend nous amenons nos startups à Kazan pour le Kazan Startup Weekend, nous allons y organiser des masters-class et des workshops en commun avec les startups locales, il est également prévu que des collègues de Numa Paris y participent

BVST : Comment réussir à identifier ces pépites ? Travaillez-vous avec les universités et les étudiants ?
J.N
 : Bien sûr, c’est l’une de nos cibles prioritaires, nous faisons un vrai travail d’évangélisation de entrepreneuriat vers ces talents en formation. Nous travaillons beaucoup avec HSE [3] car ils sont déjà rentré dans cette optique de pousser entrepreneuriat en interne ; parmi nos startup nous avons une équipe composé uniquement d’étudiants. Nous aimerions faire plus ; avec l’université Bauman [4] par exemple, qui ne sait pas vraiment comment rentabiliser ses talents. En effet beaucoup d’entreprises viennent les voir pour intégrer leurs étudiants sur des projets à court terme. Cependant ce type de collaboration n’est pas viable à long terme (utilisation de main d’œuvre moins chère pour une courte durée). Ce qui est intéressant pour Numa, c’est que les étudiants créé leur entreprises.
La notion de stage en entreprise « à la française » est inexistante en Russie. Malgré tout le travail auprès des étudiants, un exemple de startup étudiante qui aura réussi vaudra toujours mieux que 10 heures de masters class dans un amphithéâtre.

BVST : Existe-t-il un profil type de l’entrepreneur russe ?
J.N
 : En France nous avons l’habitude de voir des jeunes diplômés monter leur entreprise, c’est devenu un véritable effet de mode. En Russie on est en encore au tout début, les équipes sont assez variées et plus âgées. Les russes ont de grande connaissances techniques, mais le coté commercial pèche encore, peut être dû à des raisons historique. C’est là que nous intervenons pour les aider à vendre leurs produits.

BVST : Quel est le taux de survie des startups ici à Moscou ?
J.N
 : Chez Numa nous avons un taux de 80%, chiffre élevé si on le compare avec les incubateurs américains par exemple (taux de 50%). L’esprit n’est pas de chercher des « licornes », qui vont faire un énorme chiffre d’affaire en deux ans, mais plutôt des entreprises qui seront assez forte pour perdurer et avancer d’elles-mêmes.

BVST : La dimension internationale est assez forte à Moscou, avez-vous l’impression que les investisseurs russes sont particulièrement intéressé par le marché français ?
J.N
 : Bien sûr, d’ailleurs la première raison pour laquelle ils viennent à Numa Moscou c’est parce nous représentons une porte d’entrée vers ce marché ; c’est le marché le plus proche géographiquement et culturellement du marché russe. Il existe également une attirance historique. Beaucoup nous demandent si nous pouvons les aider à s’implanter aux états unis, le rêve américain étant toujours présent, malgré la concurrence extrêmement rude dans ce pays. L’Europe est un marché mature, mais il existe beaucoup d’autres marchés ou il est plus facile de s’implanter et de croitre rapidement comme l’Inde par exemple.

BVST : Pouvez-vous nous parler des évènements que vous avez organisé, et ceux à venir ?
J.N
 : Dans la vie d’un incubateur il y a deux événements clés. D’abord le « kick off », ou nous présentons nos startups à l’écosystème de manière très large, c’est le véritable lancement du programme et nous cherchons à avoir un maximum de retour en communication. Ensuite, 6 mois plus tard, c’est le « demo-day », ou nous présentons l’aboutissement des projets auprès d’un public plus restreint (des futurs clients, des prospects, des investisseurs, et quelques journalistes).

Nous organisons également des soirées de networking avec nos mentors de manière très informelle ; des évènements plus orienté communautés avec d’autres accélérateurs comme Skolkovo ou les masters-class à Kazan ; et enfin d’autres évènements plus thématique. Paris organise par exemple chaque année la fashion week de l’innovation, une sorte de séminaire ou sont présentés des projets innovant en lien avec la mode (objets connectés, matériaux).

BVST : Avez-vous des retours de ce qui se passe en Inde ou au Maroc ?
J.N
 : Numa Bangalore organise son kick off aujourd’hui avec 11 projets. Numa Casablanca a ouvert ils y a un mois et ils sont actuellement en recherche de projets.

BVST : N’avez-vous pas peur de participer à la fuite des cerveaux ? Les startups russes ne sont-elles pas tenter de s’exporter de manière définitive ?
J.N
 : Je ne pense pas que ce soit un risque, car nous imposons aux startups de créer leur entreprise en Russie. Le fait de s’exporter est normal, nous les aidons d’ailleurs à créer des succursales dans les pays où elles souhaiteraient s’implanter. Il est toujours plus intéressant de voir des entreprises ou de nombreuses nationalités sont représentées. Tant que l’entreprise reste russe il n’y a aucuns problèmes à s’exporter.

BVST : Voulez-vous rajouter quelque chose pour nos lecteurs ?
J.N
 : Notre porte est toujours ouverte pour ceux qui désireraient visiter nos locaux. Nous allons d’ailleurs bientôt déménager pour nous installer dans des bureaux plus grands. Nous voulons vraiment créer un lieu ouvert entièrement dédié à l’innovation à Moscou et nous invitons tout le monde à participer à cette aventure.

Propos recueillis par Quentin Debetz et Gautier Lamoine.

[1Interview réalisé le 24 novembre 2015.

[2Le centre de recherche et développement Skolkovo est un parc technologique situé en banlieue de Moscou

[3École des hautes études en sciences économiques, situé à Moscou.

[4L’université technique d’État de Moscou-Bauman.

publié le 17/03/2016

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