Intervention de Laurent Fabius au Sénat

Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international, est intervenu le 15 octobre au Sénat lors du débat sur « La politique étrangère de la France : quelle autonomie pour quelle ambition ? » présidé par Jean-Pierre Raffarin, président de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées.

Il a fait le point à cette occasion sur les principaux dossiers internationaux :

Le principe qui oriente notre action extérieure depuis 2012 : l’indépendance. Cette indépendance de la France, c’est notre capacité à définir librement ce que nous considérons comme juste, et à agir en conséquence.

Syrie

1) Tous ceux qui veulent nous rejoindre dans cette lutte sont les bienvenus à condition que leurs frappes soient effectivement dirigées contre les terroristes. La Russie est intervenue. J’observe que, jusqu’ici, elle ne cible que marginalement Daech et les groupes terroristes et qu’elle centre davantage ses raids sur l’opposition à Assad. Au point que la progression de Daech vers Alep ces derniers jours peut être liée à la déstabilisation des opposants modérés par les frappes russes.

2) Nous demandons l’arrêt des bombardements des civils à l’explosif qui alimentent à la fois l’essentiel du flux de réfugiés et l’extrémisme. Nous envisageons de déposer une résolution sur ce sujet aux Nations unies.

3) Nous voulons favoriser une transition politique. Les paramètres, c’est le communiqué de Genève de 2012.

Processus de paix

1) Depuis des mois, nous mettons en garde contre les risques d’embrasement. Nous y sommes. Nous alertons même sur le risque qui paraît lointain mais qui ne l’est peut-être pas que Daech puisse même à un moment s’accaparer la cause palestinienne.

2) Lors de la récente Assemblée générale des Nations unies, nous avons organisé une rencontre inédite : un groupe international de soutien du Quartet élargi aux acteurs arabes clés, aux partenaires européens aussi. Le groupe international de soutien pourrait se fixer comme but précis des mesures de confiance à objectifs immédiats pour apaiser les tensions.

3) En novembre dernier, j’avais dit que si cette ultime tentative de solution négociée n’aboutissait pas, alors la France prendrait ses responsabilités en reconnaissant l’État palestinien et je renouvelle du haut de cette tribune cet engagement. La France n’abandonnera ni l’exigence de sécurité pour Israël ni celle de justice pour les Palestiniens. La France est l’amie à la fois du peuple israélien et du peuple palestinien.

Nucléaire iranien

« Fermeté constructive » : oui à un accord, mais un accord qui écarte de manière certaine, c’est-à-dire vérifiable, l’accès de l’Iran à l’arme nucléaire. Nous jugerons sur pièces, en particulier pour vérifier si l’Iran s’implique concrètement et positivement sur trois sujets : la démarche de réconciliation menée en Irak par le Premier ministre al-Abadi ; la sortie de l’impasse institutionnelle au Liban ; le soutien aux efforts de Staffan de Mistura, l’envoyé spécial des Nations Unies en Syrie, pour mettre en œuvre le communiqué de Genève de 2012.

Ukraine

Malgré des à-coups, le respect du cessez-le-feu progresse, l’accord sur le retrait des armes de petit calibre est peu à peu mis en place, les élections unilatéralement annoncées par les séparatistes dans le Donbass et qui auraient signé la fin du processus de Minsk ont été reportées.

Russie

Dialogue et fermeté. Fermeté parce que nous ne pouvons pas accepter des violations du droit international, comme l’annexion de la Crimée, et dialogue parce que l’engagement russe fait partie de la solution. Je parlerais volontiers de coopération vigilante. Nous continuerons à discuter avec les Russes de tous les sujets mais sans renoncer à notre lucidité ni à nos principes. Une levée graduelle des sanctions, oui, dès lors bien sûr que les conditions sont remplies.

ONU

Nous souhaitons un élargissement des membres permanents du Conseil de sécurité qui donnerait notamment une place accrue aux pays émergents. Nous proposons que les cinq membres permanents du Conseil de sécurité en cas de crime de masse - c’est le cas en Syrie - suspendent volontairement leur utilisation du veto afin d’éviter la paralysie du Conseil. Le droit de veto, selon nous, n’est pas un privilège, c’est une responsabilité.

Climat

1) Il faut que l’accord soit ambitieux, ce qui signifie un accord permettant de limiter le réchauffement climatique d’ici 2100 à deux degrés ou, si possible, à 1,5 degré. Près de cent cinquante pays ont désormais déposé à l’ONU leurs engagements. Ça représente presque quatre-vingt-dix pourcent des émissions, alors que le fameux protocole de Kyoto n’en couvre aujourd’hui que quinze pour cent. Les premières estimations faites notamment par des ONG disent que nous serions sur une trajectoire : certains disent 2,7 degrés, d’autres disent trois degrés, c’est encore nettement trop. Cela rend absolument indispensable l’adoption à Paris notamment d’une clause de révision périodique à la hausse des différents engagements nationaux, par exemple tous les cinq ans, afin d’améliorer la trajectoire qui doit rester en deçà des deux degrés.

2) Il faut que ce soit un accord juridiquement contraignant. Nous travaillons aussi à renforcer le mécanisme de suivi des engagements.

3) Nous devons faire en sorte que cet accord soit accompagné de moyens financiers et technologiques qui permettent sa mise en œuvre. Ces derniers jours, nous étions à Lima au Pérou pour l’assemblée annuelle du FMI et de la Banque mondiale. Les banques multilatérales ont promis d’accomplir un nouvel effort de quinze milliards en plus de ce qu’elles font. Si l’on y ajoute les efforts nouveaux de certains Etats et du secteur privé qui doit investir, les cent milliards devraient désormais pouvoir être atteints et ce serait un atout majeur pour le succès de la conférence de Paris.

Débat sur l’Europe

Oui aux améliorations de l’Union, mais non à son démantèlement. Je l’ai dit à nos amis britanniques.

Diplomatie économique

C’est maintenant une des priorités acquise de la diplomatie : réorganisation interne, instructions à nos ambassadeurs, rapprochement avec les entrepreneurs notamment les PME, représentants spéciaux dans les pays stratégiques, élargissement du périmètre du Quai d’Orsay au commerce extérieur et au tourisme, création de nouveaux opérateurs unifiés - Business France, Entreprise France, Expertise France -, lancement d’opérations mondiales de promotion de notre pays, comme la campagne “Créative Franceˮ.

Chine

Schématiquement, la Chine passe d’un modèle tiré par les exportations et l’investissement à un modèle d’économie développée davantage centrée sur la consommation intérieure. C’est, quoi qu’il apparaisse, une bonne nouvelle pour la Chine, aussi pour le monde. Le caractère effréné de la croissance chinoise était porteur de conséquences ingrates pour l’environnement, sur le plan de la pollution et sur le plan de l’épuisement des ressources mondiales. Cette nouvelle normalité est un défi historique pour la Chine. La France, avant les autres et en toute indépendance, a fait le pari de la Chine. Déjà, il y a plusieurs résultats qui sont au rendez-vous. Les entreprises françaises ont vu leurs ventes progresser de quatorze pour cent au premier semestre 2015.

publié le 28/10/2015

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