Conférence de JM Ripert à l’université internationale de Moscou

Les relations franco-russes face aux défis mondiaux contemporains
Université Internationale de Moscou, 24 septembre 2015

Monsieur le Recteur,
Messieurs les vice-recteurs,
Mesdames et messieurs les professeurs, chers étudiants,

• C’est avec un grand plaisir que j’ai accepté votre invitation pour évoquer avec vous les relations franco-russes face aux défis mondiaux contemporains et leurs perspectives d’évolution dans la situation actuelle, qui, vous le savez, est pour le moins troublée.

Questions politiques

Je commencerai par le cœur de ces défis, les enjeux politiques et la crise ukrainienne.
Parce que la France et la Russie sont deux vieux pays, liés par des relations anciennes, profondes, intenses, il est douloureux de nous retrouver en situation de désaccord grave.
Le maintien d’un dialogue franc et d’une coopération bilatérale approfondie sont dans l’intérêt de la Russie comme de la France et de l’Europe. Nous le savons bien : l’Europe et la Russie sont d’indissociables partenaires pour assurer la paix, la sécurité et la prospérité de notre continent. Et de leur coopération dépend aussi la solution de nombreuses crises et conflits dans le monde.

Crise en Ukraine

-  La France et l’UE sont dans une logique de paix et considèrent les accords de Minsk comme le seul processus diplomatique à même de ramener la paix en Ukraine.
-  Le président de la République, François Hollande, a été à l’initiative de la création du « processus de Normandie » qui a notamment permis le lancement de négociations entre les parties dans le cadre de groupes de travail (4 actuellement).
-  Les échéances à venir sont les élections locales dans le Donbass, qui doivent faire l’objet d’un accord entre les parties, tout comme la négociation de la future constitution de l’Ukraine s’agissant du statut spécial de ces mêmes régions. Pour que les échéances soient respectées et les accords de Minsk appliqués, nous avons besoin que la Russie prenne ses responsabilités, en usant de son influence sur les séparatistes, notamment sur le respect du cessez-le-feu et sur l’acceptation de la réforme constitutionnelle transitoire adoptée par la Rada à Kiev.
-  Le bilan de plus de 7000 morts et de plus de 2 millions de personnes déplacées ne doit pas s’alourdir. L’intervention des organisations humanitaires internationales doit être facilitée et les prisonniers échangés.
-  Le Président Hollande a encore réaffirmé récemment notre espoir que la paix reviendra vite, à travers la mise en œuvre des accords de Minsk. Le Président a tracé une perspective claire : si ces accords sont mis en œuvre, alors la France plaidera pour la levée des sanctions contre la Russie.

Repli de la Russie sur elle-même

-  Nous constatons avec préoccupation la lente dérive de la Russie par rapport à l’Union Européenne, notamment s’agissant des valeurs sur lesquelles nos sociétés sont fondées : la démocratie, l’état de droit, le respect des droits de la personne humaine.
-  Nous sommes tenus par des mêmes textes, notamment par notre appartenance au Conseil de l’Europe (libertés individuelles, protection contre les discriminations).
-  Malheureusement nous observons en Russie un rétrécissement de l’espace des libertés fondamentales, qui freine considérablement la capacité de la société civile à s’organiser et à agir. Nous regrettons cette évolution.
-  Il serait dommageable pour la Russie comme pour l’Europe que la Russie se referme plus encore sur elle-même

Affaires internationales

-  Au-delà de nos différends actuels, nos responsabilités communes au CS des Nations unies nous amènent à travailler ensemble sur de nombreux dossiers internationaux :
o La France et la Russie sont signataires de l’accord historique sur le nucléaire iranien du 14 juillet 2015. Nous avons la responsabilité de veiller ensemble à son plein respect.
o Nous partageons les mêmes inquiétudes que les Russes au sujet de Daesh (Etat islamique), en particulier concernant les combattants étrangers dans les rangs des terroristes. C’est un danger mortel pour nos sociéts et pour la liberté des peuples, au Moyen Orient et en Afrique en particulier.
o Concernant le dossier syrien, nous prenons acte de la volonté de la Russie de contribuer activement à la résolution du conflit. Nous savons, comme la Russie, que seul un processus politique aboutira à un retour de la paix et de la sécurité en Syrie. Nos deux pays sont signataires du Communiqué de Genève de juin 2012 qui prévoit notamment la constitution d’un gouvernement d’union nationale « doté des pleins pouvoirs exécutifs ». La France travaille dans cette direction en discutant avec tous les pays concernés. La France vient de se donner les moyens d’intervenir directement en Syrie contre l’Etat islamique, si elle le juge nécessaire, en application du principe de légitime défense et conformément à la charte des Nations unies.
o Nous devons essayer de mieux coordonner nos actions pour le PPPO pour que la situation sur place ne s’embrase pas dans un contexte régional déjà très tendu. La France a plusieurs idées sur ce sujet et compte sur le soutien de la Russie pour avancer vers la solution de deux Etats palestinien et israélien vivant en paix et dans la sécurité.
o La Russie a soutenu la France dans son opération SERVAL au Mali.
o Les Russes ont voté les différentes résolutions du CS des NU sur la République Centrafricaine.

Coopération bilatérale

La crise ukrainienne et l’annexion illégale de la Crimée ont jeté un froid sur nos relations mais nous avons de sérieux espoirs de relancer une dynamique positive dans nos échanges.
-  L’accord essentiel sur la reconnaissance des diplômes signé le 29 juin dernier est le premier accord intergouvernemental signé entre nos deux pays depuis 2012. J’y reviendrai plus loin.
-  Dans tous les domaines, nous continuons à travailler au renforcement des coopérations déjà existantes et à la création de nouvelles.
-  Que ce soit dans les domaines culturels, universitaires ou encore scientifiques, les perspectives sont très encourageantes.

Questions économiques

La crise économique qui touche la Russie a un impact négatif sur nos échanges. La communauté d’affaires française en Russie est préoccupée mais ne quitte pas le pays.
L’Ambassade de France continue de promouvoir le savoir-faire français en espérant que des temps meilleurs arrivent rapidement.
Cette volonté de renforcer notre coopération économique a été réaffirmée récemment encore par nos ministres (rencontre Ouloukaev à Paris avec le MAE et le ministre de l’économie le 8/9).

En Russie

• La présence économique française est importante en Russie. Nous sommes le deuxième partenaire économique européen de la Russie.
• Avec Business France, les services économiques de l’Ambassade et nos partenaires de la CCIFR, nous travaillons au renforcement de la présence économique française malgré les turbulences que connait l’économie russe.
• Contrairement aux prévisions les plus pessimistes nos échanges n’ont été réduits que de 6.5% en 2014. Ce n’est certes pas une bonne évolution mais compte tenu des circonstances (diminution de la croissance russe, sanctions et contre sanctions), cette baisse reste limitée. Nous faisons tout bien sûr pour inverser cette tendance. Car l’intérêt des entrepreneurs français pour la Russie est toujours aussi fort. Nos entreprises restent confiantes dans l’avenir économique de la Russie et sont déterminées à y rester présentes, la baisse du rouble leur offrant une opportunité pour y investir.
• La France est aujourd’hui le 4eme pays investisseur en Russie et elle continuera d’investir dans de nombreux secteurs : industries lourdes, infrastructures, santé, agro-alimentaire, automobile, énergie, aéro-spatial, grande distribution, nouvelles technologies.

En France

• La France, sixième économie mondiale, demeure une destination croissante pour les investisseurs russes : le stock d’investissements russes dans l’hexagone est passé de 342 M d’€ en 2011 à 745 M d’€ en 2014.
• Ces chiffres témoignent d’un intérêt constant pour la France des sociétés russes et d’entrepreneurs individuels, notamment dans le tourisme et l’hôtellerie de luxe, l’agroalimentaire (vignobles), les transports, les équipements mécaniques ou la haute technologie.

Coopération culturelle

• La culture française est vivante et appréciée en Russie. La crise actuelle n’affaiblit pas cette relation privilégiée, et nous devons nous appuyer sur elle pour maintenir le dialogue.
• Nos relais pour la diffusion de la langue et de la culture françaises en Russie sont en premier lieu l’Institut Français ainsi que le réseau de 12 Alliances Françaises (bientôt 13). L’IF a créé en 2015 un réseau d’écoles partenaires qui compte déjà 60 établissements.
• Et dans les écoles russes on compte 28 sections bilingues francophones. Le lycée français de Moscou accueille 1400 élèves dont 30% de Russes. Il représente l’excellence du système d’éducation à la française. L’annonce début septembre par le ministre de l’éducation d’une 2e langue obligatoire dans l’enseignement secondaire devrait permettre de maintenir et développer la place de la langue française en Russie
• La Journée de la France du 11 juillet a remporté un succès inespéré. 10 000 personnes se sont réunies à cette occasion pour célébrer la culture française. Nos projets pour 2016 seront plus ambitieux encore (semaine ou quinzaine française à l’occasion du 14 juillet).
• La France a été à l’honneur cette année en Russie notamment dans l’art contemporain, le théâtre ou encore le cinéma.
• Lors du célèbre festival de théâtre Tchékhov, cinq spectacles français, dont celui d’ouverture et de clôture, sur 19 pièces étaient présentés.
• Le cinéma français s’est diffusé dans toute la Russie. En partie via la semaine itinérante du cinéma français qui projette des films d’auteurs français dans près de 30 villes de Russie et au festival du film francophone à Moscou et en région (avec les partenaires Francophonie).
• L’année 2016 sera tout aussi intense avec notamment de très grandes expositions d’art (exposition Congo au musée Pouchkine, puis des expositions Marquet, « musée imaginaire de Malraux »).

Questions consulaires / tourisme

La France reste toujours une destination de prédilection pour les touristes russes. Dans le contexte de la crise économique et de la dévaluation du rouble, le tourisme russe en Europe s’est toutefois effondré.
• Les Russes modifient leurs préférences de voyages face au contexte de crise économique et de chute du cours du rouble : forte diminution du nombre de demandes de visas depuis un an.
• La France n’en reste pas moins une destination prisée, que nous continuons à promouvoir activement. En 2014, 300 000 visas ont été délivrés pour la France.
• Nous sommes convenu avec nos partenaires russes de lancer une « saison du tourisme culturel et du patrimoine », sur le style des années croisées.
Coopération universitaire

• La France est devenue il y a peu la troisième destination des étudiants, professeurs et chercheurs russes à l’étranger. La crise économique et la chute du rouble ont entraîné en 2014-2015 une diminution de 8% de la mobilité étudiante vers la France, mais toujours près de 2 000 Russes par an partent en France pour y effectuer des études longues et il y a actuellement entre 4 et 5 000 étudiants russes en France. Il y a 8 à 10 fois moins de Français en Russie, et nous travaillons à diminuer cette asymétrie.
• Ainsi le 29 juin dernier, nous avons signé un accord de reconnaissance des diplômes et des niveaux entre nos deux pays, qui devrait énormément simplifier la vie et les déplacements des étudiants et des diplômés. Du baccalauréat au doctorat, tous les grades et diplômes obtenus dans nos pays respectifs seront reconnus par chacun (à l’exception du domaine de la santé).
• Cet accord très ambitieux s’applique même aux niveaux d’études : ainsi un étudiant russe ayant achevé sa première année de « Maguistratoura » pourra entrer en deuxième année de master en France dans les mêmes conditions qu’un étudiant français.
• Avec 500 accords de coopération et surtout près de 160 doubles diplômes, notre pays occupe la première place de la mobilité « structurée » avec la Russie. Nos étudiants, nos chercheurs, nos enseignants, sont capables de trouver des opportunités dans presque la totalité de nos territoires respectifs et dans une très grande gamme de domaines, des sciences de la nature et de l’ingénieur aux sciences humaines et sociales
• Pour stimuler l’intérêt pour la France des étudiants russes nous pouvons compter sur le réseau Campus France avec ses 5 Espaces et 15 points d’information.
• Cette mobilité est soutenue par un système de bourses, que nous continuerons de développer : bourses du gouvernement français ou en cofinancement. Nous nous sommes engagés, dans un contexte économique contraint, à maintenir, voire renforcer, les budgets consacrés aux bourses pour que notre pays reste attractif pour tous, et c’est ainsi plus de 400 bourses qu’attribue l’Ambassade aux meilleurs étudiants et chercheurs russes tous les ans. Nous organisons de grands forums universitaires franco-russes dans des domaines économiques et scientifiques prioritaires, comme l’agriculture, le ferroviaire, ou encore, dans un mois, qui sera consacré aux formations et la recherche dans le secteur aéronautique et spatial
• Les Collèges Universitaires Français (CUF) de Moscou et Saint-Pétersbourg, ainsi que le Centre d’Etudes franco-russe de Moscou (CEFR) permettent de former étudiants et chercheurs russes selon les méthodes de l’enseignement supérieur et de la recherche français en sciences humaines et sociales, et de porter des projets scientifiques communs
• 84 universités russes sont membres du réseau linguistique des universités partenaires de l’Ambassade de France. Les Assises universitaires du français auront lieu à Moscou en septembre.
• La France rémunère 45 assistants de langue russe en France. En 2014, nous avons relancé le programme de lecteurs de français en Russie ; 8 viennent de commencer à enseigner cette année.

Coopération scientifique

Nous célébrerons l’année prochaine les 50 ans de notre coopération dans ce domaine. Nos échanges, déjà de qualité, sont redynamisés par la tenue de la dernière session du Comité mixte pour la science et la technologie en juin dernier – il ne s’était pas réuni depuis 2007.
• La France est un partenaire majeur de la Russie en termes de coopération technique et scientifique.
• Nous sommes le deuxième investisseur en Russie dans les R&D. De ce fait, nous avons une importante communauté de coopération scientifique et technique
• Nos thèmes de recherche communs portent sur : l’étude du climat, des milieux terrestres et marins, sur le nucléaire, l’ingénierie, le spatial ou encore la physique de la matière.
• Le CNRS français est le premier partenaire de la Fondation Russe pour la Recherche Fondamentale (RFFI). En 20 ans ces deux organismes ont cofinancé plus de 500 projets.
• La coopération se renforce par la mobilité scientifique. Depuis 2014, avec nos partenaires russes nous cofinançons des bourses de mobilité doctorale ou post-doctorale.
• Nous pouvons compter sur le relais des entreprises françaises implantées en Russie qui investissent dans la R&D : Alstom, Airbus, Renault-Avtovaz, Sanofi, Lafarge, Safran, Alcatel Lucent et tant d’autres.
• Nous voulons travailler en commun sur les défis globaux de notre siècle, notamment le changement climatique et ses conséquences.

COP21

L’année 2015 est cruciale pour le climat et donc l’avenir de notre planète. La France a l’honneur d’accueillir la COP21 à Paris au mois de décembre et a la responsabilité immense de sa réussite.
• Notre objectif est de parvenir à un accord universel et contraignant permettant de limiter le réchauffement climatique en deçà de 2°C.
• La Fédération de Russie a soumis sa contribution nationale (iNDC) à la CCNUCC le 31 mars 2015, devenant ainsi le sixième pays à le faire officiellement. Elle s’est fixé l’objectif de limiter ses émissions de gaz à effet de serre de 70% à 75% en 2030 par rapport à 1990.
• La Russie doit s’impliquera fortement, nous n’en doutons pas, dans le processus de négociation, tout comme l’ensemble des BRICS. Son engagement à nos côtés est vitakl pour le succès de la Conférence de Paris.
• Tout au long de l’année nous organisons de nombreux événements en Russie pour sensibiliser tous les acteurs de la société russe sur ce sujet, notamment la jeunesse, les ONG, les entreprises et les autorités locales, parce que la participation est indispensable à la lutte contre le réchauffement climatique qui nous concerne tous.

Coopération dans le nucléaire civil

Le nucléaire civil est un domaine d’excellence commun à nos deux pays. Malgré notre concurrence, nous devons travailler ensemble sur les défis propres à ce secteur (recyclage, démantèlement).
• Nos objectifs à moyen et long termes sont semblables : la place importante accordée au nucléaire dans la production d’énergie et le renforcement de la sûreté des centrales.
• Nous devons avancer ensemble sur les défis de ce secteur que sont le recyclage des déchets nucléaires et le démantèlement des sites devenus obsolètes.
• En 2014, les volumes d’échanges commerciaux dans ce domaine dépassaient le milliard d’euros

Coopération institutionnelle

Nos contacts avec les collectivités territoriales russes sont nombreux. Nous favorisons les visites croisées d’experts, de managers et de responsables locaux. Nous souhaitons aussi soutenir le développement de la société civile russe, notamment des ONG.
• On compte une centaine de partenariats de coopération entre régions de nos deux pays. Pour dynamiser ces partenariats, nous organisons des visites d’études en France et en Russie.
• Le Programme présidentiel russe de formation des cadres d’entreprises est un relais majeur dans les échanges entre nos deux communautés économiques
• Nous souhaitons aider la Russie dans ses efforts pour développer la société civile et la protection des droits des citoyens

Sport

Nos deux pays organisent prochainement de grands événements sportifs. Les échanges d’expériences sont à valoriser. Le sport est un vecteur de rapprochement entre nos deux pays.
• Le projet « Francofoot » a été lancé en 2014, 8 rencontres amicales de football universitaire entre étudiants de la francophonie et étudiants russes francophones ont déjà eu lieu.
• L’organisation de l’Euro de football en France en 2016 et de la Coupe du monde de football en Russie en 2018 ouvre de nombreuses perspectives de coopération
• Nous pouvons aller plus loin en matière d’échange de bonnes pratiques, de mise en avant des valeurs du sport et de lutte contre les dérives, notamment le dopage.
• Le sport doit aussi servir à la lutte contre les discriminations et favoriser l’intégration des personnes handicapées (rencontres de football « Cécifoot » organisées cette année).

Mesdames et messieurs, chers amis,

Notre relation bilatérale est ancienne, forte et variée. La France par ailleurs n’agit pas seule, elle agit dans le cadre de l’Union européenne, dont elle est un acteur majeur et qui constitue aujourd’hui, à travers une Union politique sans précédent dans l’histoire, notre médiation avec le monde.
Je n’en doute pas, la crise actuelle sera surmontée. Elle doit nous inciter à approfondir ce qui nous unit déjà pour préparer l’avenir de la relation russo-européenne dès maintenant.

publié le 29/09/2015

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