Anniversaire de la visite du général de Gaulle en URSS en juin 1966 discours de M. Ripert

M. le Président,
Mme le Secrétaire perpétuel de l’Académie française,
Mesdames et Messieurs,
Chers amis,

Je suis particulièrement honoré de participer aujourd’hui au milieu d’aussi éminents historiens à l’ouverture de cette conférence consacrée au 50e anniversaire de la visite du général de Gaulle en URSS.

Je salue la présence parmi nous de Mme Hélène Carrère d’Encausse, Secrétaire perpétuel de l’Académie française, éminente spécialiste de votre pays, qu’il est inutile de présenter davantage et dont nombreux sont ici les anciens élèves.

Je salue également la présence de notre collègue Richard Boidin, directeur des Archives du ministère des Affaires étrangères et du Développement international. Les archives diplomatiques françaises sont très largement ouvertes et je suis sûr que nombre de chercheurs ici présents en ont déjà mis à profit les véritables trésors qu’elles détiennent.

Mesdames et Messieurs,

Il y a 50 ans exactement - pratiquement jour pour jour - se produisait un événement décisif pour les relations politiques, économiques et pour la coopération scientifique et culturelle entre nos deux pays : le président de la République française, Charles de Gaulle, effectuait un voyage officiel de 10 jours en Union soviétique - Union soviétique qu’il prenait d’ailleurs grand soin de toujours appeler « Russie ».

Il faut garder en mémoire qu’à la veille de ce voyage, la coopération économique et technique franco-soviétique ne représentait qu’une réalité timide et limitée, forcément décevante par rapport aux performances britanniques et ouest-allemandes, qui occupaient les deux premières places dans les échanges avec l’URSS.

Désireux de renforcer les liens entre nos deux pays et d’affirmer le rôle diplomatique de la France dans les relations Est-Ouest, le général de Gaulle décidait donc d’entreprendre ce voyage d’une ampleur inhabituelle.

C’était son deuxième voyage en URSS, le premier datant de décembre 1944 et ayant donné lieu à la signature le 10 décembre par les représentants du Gouvernement provisoire de la République française du premier traité d’alliance et d’assistance mutuelle entre la France et l’URSS.
L’alliance ainsi formée - qui s’était déjà manifestée avec l’envoi sur le front de l’Est des pilotes qui allaitent constituer l’escadron de chasse Normandie-Niemen - avait principalement pour but « d’éliminer toute menace provenant de l’Allemagne et à faire obstacle à toute initiative de nature à rendre possible une nouvelle tentative d’agression de sa part ».
Mais revenons au voyage de 1966, pendant lequel le général de Gaulle se rend cette fois non seulement à Moscou mais aussi à Leningrad, Kiev, Volgograd, Novossibirsk.

Le président français visite des usines, une centrale électrique, des musées, des universités, Akademgorodok, la ville nouvelle où travaillent les plus grands cerveaux de l’URSS.

Il est le seul Français à visiter Zvezdograd, le célèbre cosmodrome, et le seul chef d’Etat étranger à visiter la base secrète de lancement de fusées.

* * * *
Mesdames et Messieurs, chers amis,

Votre colloque qui s’annonce passionnant sera l’occasion de se pencher plus en détail sur ce voyage et ses résultats.
Je retiens pour ma part quelques éléments des réactions que ce voyage a provoquées chez notre président, et tout d’abord son émotion, lui qui déclare en arrivant combien il est émouvant pour lui de retrouver « prospère, puissante, cette Russie, cette grande Russie que j’avais vue pendant le drame de naguère, tendue dans l’effort guerrier qui devait assurer sa victoire et pour une très large part celle de la France et de nos alliés ».

Il souligne également l’importance des échanges dans tous les domaines et du dialogue entre scientifiques pour surmonter la fracture que connaît alors le continent européen.

Son voyage dès lors devient une « occasion non seulement de resserrer le rapport dans les domaines économique, culturel et scientifique dont dépend [notre] propre développement, mais encore d’échanger [nos] vues, et je l’espère, de concerter [notre] action en vue d’aider à l’union et à la sécurité de notre continent ainsi qu’à l’équilibre, au progrès et à la paix du monde tout entier ».

Comment ne pas être frappé par l’actualité et l’intuition du général de Gaulle quand celui-ci affirme : « culture, science, progrès, voilà ce qui, à notre époque, au lieu des rêves de conquête et des dominations d’antan, appelle et justifie les ambitions nationales. Voilà sur quoi doivent se rencontrer les peuples du procès d’aujourd’hui, la civilisation moderne. Voilà dans quel but peut être scellée l’alliance nouvelle de la Russie et de la France ! ».

A l’issue de son périple, le général tire un premier bilan de sa visite : « nous venons de conclure d’importants accords afin que nos deux pays s’aident l’un l’autre, à devenir plus prospères et plus utiles aux autres. Mais aussi, nous avons voulu, solennellement, marquer et formuler dans une déclaration commune que nous voulions marcher vers des buts communs qui s’appellent : la détente, l’entente, la sécurité, et un jour l’union de l’Europe d’un bout à l’autre ».

Au cours de ce voyage, de nombreux accords sont en effet signés :
-  un texte de politique générale, la « Déclaration commune », est adopté le 30 juin. Il souligne les points de convergence entre les deux pays – sur le Viêt-Nam, sur les questions de désarmement – et fixe un cadre officiel aux relations bilatérales. C’est dans ce cadre qu’est annoncée la création de la « Grande commission », chargée d’encourager la coopération économique entre les deux pays et d’examiner les problèmes pratiques posés par l’exécution des accords commerciaux, économiques et scientifiques.
-  prolongeant de manière concrète ce texte, un accord de coopération scientifique, économique et technique est également signé le 30 juin ; il définit pour la première fois les formes que va désormais revêtir la coopération bilatérale.

En six mois, un dispositif ambitieux, sans équivalent dans l’histoire des relations Est-Ouest, est mis en place par les administrations française et soviétique.

Ce dispositif contribua à d’indéniables succès : coopération spatiale étroite, augmentation notable des échanges commerciaux. Ces succès ont largement témoigné́, sur la scène internationale et devant les opinions publiques, de la confiance des deux Etats dans la possibilité d’une disparition de la guerre froide et dans l’expérience de la détente.

Par ce long voyage officiel du général de Gaulle, la France a joué́ un rôle de pionnier dans le dialogue politique et la coopération économique, technique et scientifique avec l’URSS dans le but créer, selon les propres mots du général de Gaulle lors d’une allocution télévisée le 30 juin 1966, « une Europe de l’Atlantique à l’Oural ».

Mesdames et Messieurs, chers amis,

Je suis persuadé que les messages du général de Gaulle restent d’actualité aujourd’hui.

En dépit des déclarations qu’on peut entendre ici ou là, marquées par un nationalisme qui dépasse le patriotisme - en ce qu’il vise à opposer plutôt qu’à unir - et des incitations à la confrontation qui nous rappellent des heures sombres, la France continue à croire qu’il n’y aura de paix, de sécurité et de prospérité sur notre continent sans un dialogue et une coopération soutenue entre la Russie et la France, entre la Russie et les Etats membres de l’Union européenne.

Certes, nous ne sommes pas toujours d’accord et nos amis russes connaissent nos positions très claires sur l’annexion de la Crimée ou la crise au Donbass, comme sur les conditions d’un retour à la paix en Syrie ou sur le droit de tout Etat européen de choisir librement son destin, ses partenaires économiques et ses alliances.

Cela ne veut pas dire pour autant qu’il faut renoncer à bâtir ensemble l’Europe de Lisbonne à Vladivostok, ce beau projet russe devenu européen, conforme aux perspectives tracées par le général de Gaulle.

Dans l’esprit du fondateur de la France libre, toujours à l’avant-garde du combat pour la liberté et l’indépendance, il nous faut conserver notre capacité à chercher ensemble les solutions aux conflits qui nous opposent, dans le respect de nos valeurs et de nos intérêts mais aussi de ceux de nos partenaires et de nos alliés.

Alors que certains semblent tentés de reconstruire des blocs, à l’Est ou à l’Ouest du continent, nous restons également convaincus, comme le général de Gaulle à l’époque, que seules la coopération internationale, libre et volontaire, l’ouverture toujours plus grande des frontières et l’accroissement des échanges, dans le respect de l’histoire, de la culture et de l’identité de chaque peuple, peuvent être sources de paix, de sécurité et de prospérité.

C’est parce qu’elles sont convaincues des mérites du dialogue et de la coopération que les autorités françaises ont entendu dépasser nos différends en nouant avec les autorités russes un dialogue profond et soutenu : nos présidents se sont vus et parlé 28 fois en 2015, sept ministres sont passés par Moscou entre novembre 2015 et mai 2016, nous avons lancé de multiples programmes de coopération scientifique, technique et technologique.

Nos ministères en charge de la recherche ont décidé lors de la Commission mixte bilatérale pour la science et la technologie en juin 2015 de marquer l’anniversaire de la visite historique du général de Gaulle.

Nos agences spatiales nationales, le CNES et Roskosmos ont fait de même. Presque une quarantaine d’événements académiques ou grand public, organisés en France ou en Russie en 2016, dans nos capitales comme en région, ont d’ores et déjà reçu le label « 50 ans » et nous en espérons d’autres.

Les célébrations de ce demi-siècle profitent également de la célébration simultanée des 20 ans de coopération entre le CNRS et le Fonds russe pour la science fondamentale (RFFI).

Voilà quelques exemple de l’héritage de ce voyage exceptionnel entrepris par le Général de Gaulle en 1966, que votre colloque va contribuer, je n’en doute pas, à mettre parfaitement en lumière.

Je vous remercie pour votre attention et souhaite un plein succès à vos travaux./.

publié le 21/06/2016

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